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 Forgive and Forget [PV Nick]

Vampire
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Forgive and Forget
- Josias Ubach & Nick Murphy -





Les obsessions. Elles naissent de rien, elles s’encrent en vous comme une gangrène impossible à retirer. Elles sont là, tatouées, incrustées, elle purulent et vous pourris la vie. Elles vous pourchassent, vous hante, vous retire tout sens de la raison et de la lucidité. On les déteste, mais pourtant, une fois-là, en nous, on ne peut s’en défaire. La mienne portait un nom. Ton nom depuis ce jour où, dans ce camp de la mort, j’avais pu croiser ton visage. J’ignorais tout de toi. Ton nom, ton âge, ton identité, qui tu étais. La seule chose qui était restée incrustée dans ma rétine était ces yeux, cette force, cette fraction de seconde qui m’avaient fait me sentir bizarre. Je venais de tuer ce juif sous la contrainte. Et c’est là, à ce moment-là, que tu m’es apparue comme une révélation. J’étais désolé. Désolé de tout. Et je voulais te le faire savoir. Je voulais te dire ces mots, mais je savais que plus jamais je ne te rêverais. Alors j’avais cherchais. Encore et encore et encore cette identité que tu n’avais plus. Mais une seule m’est apparu. Une seule que tu dois encore avoir tatouée dans ta chair, vu que par miracle ton sort fut, paradoxalement, le même que le mien. Toi. 44587. Ces chiffres que je me suis répété à tue-tête pour ne jamais les oublier. Me donnant cette sensation de te connaitre alors que tout ce dont j’avais pu voir de toi restait cette lueur dans tes yeux. Cette envie de vaincre la mort. La mort, tu la côtoyais tous les jours toi, mais pourtant, tu semblais tellement plus fort. Plus fort et plus solide que moi. Mais si je pouvais te voir, te raconter que de l’autre côté aussi, on pouvait vivre des horreurs.

Des horreurs oui, des insanités. Non pas à la même échelle. Mais la pourriture dans laquelle nous vivions elle était partout 44587. Tu peux me croire. Peu importait ton camp, ta nation, tes origines, ta couleur de peau. Si tu ne saluais pas Hitler comme il se devait tu te retrouvais là, à la même place qu’était la tienne. Ou là, te tenant debout, dos au mur, cinq ou six soldats en joue face toi, attendant de te faire fusilier comme les dix autres gars qui se trouvaient à ta gauche, à ta droite. Un par un, ils tombaient, attendent ton tour. Et puis, plus rien. La libération. Si ce n’était ni les camps, ni la fusillade c’était l’usine. Les usine dans laquelle on fabriquait les armes. Snifant, respirant l’odeur âcre du cyanure, de l’acide, attrapant un cancer sans doute fulgurant. Obligé de tenir un rythme, une cadence pour ne pas finir au camp, ou contre ce mur des fusillés. Et si ce n’était pas l’usine, ni le mur, ni les camps, c’était quoi ? Peu importe. L’enfer 44587, tu peux me croire, on l’a connu tous les deux. Nous étions ennemis, mais pas tant que ça. Je ne me sens pas plus chanceux que toi, pas plus heureux. Pas plus envieux. Si toi tu as connu la famine, j’ai connu les coups et l’humiliation. Si toi tu as connu la torture de la maladie, j’ai moi aussi connu ce genre de traitement. J’en suis mort. Tout comme toi. Enfin, je crois. Je suppose. Dante m’avait parler de toi 44587. De ton sort. De ton rôle. Jusqu’à ce que tu serves de cobaye pour la science, un jour. Mais moi, moi j’étais déjà dehors. Comment je sais ? Je sais parce que je t’ai vu.

Je suis sûre que c’est toi. 44587. Montres-moi ton bras que je vois. Que je vérifie que ma mémoire ne me fasse pas défaut. Tu étais là, te promenant dans les rues de Belfast. Là, bien réel. Si tu n’avais plus ce regard de volonté que j’avais pu lire en toi, j’ai reconnu tes traits. Ces traits si fins, ceux que tu avais déjà à l’époque. Toi et moi, on n’avait toujours le même âge. Enfin, presque. Ce petit détail qui pourtant m’avait interpelé. Oui je n’avais aucun doute, vraiment aucun, c’était bien toi. 44587. Je suis resté dans l’ombre. N’osant venir à ta hauteur, tétanisé à l’idée de tes réactions. Je pense que tu aurais eu envie de me tuer. Je pense que tu aurais voulu te venger. Moi l’Allemand, l’arien, et toi, le juif. Toi cet enfant bafoué, humilié, brisé. Mais ne te méprends pas non, surtout pas. Vous n’étiez pas les seules victimes de cette guerre. Vous n’étiez pas le cas à part. on a tous morflé. Tous. A des échelles sans doute différentes, mais regardes, je n’ai pas choisi l’orientation politique de mes parents. Je n’étais pas responsable de ça. Non, je n’étais responsable de rien. J’ai été obligé de suivre le mouvement. Obligé de tenter de les rendre fiers. Je n’ai pas eu mon mot à dire quand le vieux Cohen s’est fait dénoncé par mes parents. La jeunesse Hitlérienne, tu crois vraiment que c’était ça mon but dans la vie ? Très franchement 44587, mon but dans la vie je ne l’ai jamais su, parce que je n’ai rien connu d’autre que l’odeur des dortoirs nazis. Je n’ai rien connu d’autre que ça. Les insultes, les humiliations, les coups, et puis… Les viols.

On a tous les deux morflé 44587. Tous les deux. Alors dis-moi pourquoi j’ai honte ? Dis-moi pourquoi je me sens coupable malgré tout. Je n’ai jamais eu la prétention de me dire innocent. Mais vis-à-vis de toi. Je me sens coupable. Honteux d’être ce que je suis. D’avoir été, ce que j’étais. Tu as changé de rue, et moi, je t’ai suivi. Encore. Depuis vingt bonnes minutes je t’épiais, te traquais, sans te lâcher du regard. Oubliant pour la première fois Eden. Arrêtant de m’inquiéter pour elle. Restant focalisé sur uniquement une seule petite chose. Toi. 44587. Sans cligner des yeux, sans sourciller, victime de ce passé qui était le nôtre. Me remémorant des éléments, des brides de tous ce que nous avions connu. L’odeur de la moisissure. Cette odeur, pour ne pas dire cette puanteur dans les camps. L’odeur de la mort. Les cadavres qui s’empilaient dans la fausse commune, la fumée noire et épaisse qui sortait des crématoriums. Et les entrés sans sorties dans les chambres à gaz. Je ne l’ai ai vu, qu’un court instant. Les visitant pour soi-disant montrer ma fierté d’être Allemand. Mais j’ai voulu les oublier, les effacer de ma mémoire, sauf cet élément. Ce petit détail. Ce visage. Ce portrait. Le tien 44587. Vas savoir pourquoi. Alors ne cours pas. Non, ne cours pas. Arrêtes-toi. Attends. Je veux juste te dire que… Que… Que quoi ? Que je suis désolé. Ça ne fonctionnait pas comme ça. Non. Rien ne fonctionnait comme ça. C’était trop tard. C’était ancien. Un temps révolu. C’était stupide. Tout simplement. J’aurais dû, je voulais, faire demi-tour, ne pas entrer dans ta vie, ne pas t’obliger à te remémorer ce passé. Mais pourtant… Pourtant tu étais là, marchant. Encore et encore. Et moi à quelques pas de toi. Et le son est sorti tout seul de ma bouche. Des mots, sans doute lourds de conséquences.

« 44587… Je sais que c’est toi. Attends… »

Attends. Ne prends pas peur. Retourne-toi, regardes-moi. Laisses-moi une chance de te dire ce que j’ai eu tant voulu te dire quand j’étais encore… Humain. Vivant. Que je n’avais pas encore du sang d’innocents sur mes mains. A l’exception de celui de ce juif que j’avis du tuer sous la contrainte. Je n’étais pas comme eux. Enfin. Sans doute avant. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je crois que je me suis un peu perdu en chemin. Je crois que je me suis simplement égaré. Nerveusement je me suis allumé une cigarette. Sortant du noir, me montrant au jour, m’avançant en ta direction. Si mon cœur battait encore dans ma poitrine il se serait sans doute emballé. Je le sais. Je peux le sentir. Je n’avais pas peur de toi. Non, j’avais simplement peur de… Tes réactions. J’avais conscience que la situation était tout sauf normale, saine, deux anciens « ennemis » d’Auschwitz réuni dans un temps moderne. C’était de la folie. C’était presque… Absurde. Pourtant nous n’étions sans doute pas des cas à part tu ne crois pas ? Tirant sur ma cigarette je suis resté à une distance assez éloigné de toi. Je me doutais que revoir les démons de ton passé ne seraient pas agréable pour toi. Mais tu étais là, ici, devant moi, après toutes ces années, et je pouvais enfin te dire que j’étais simplement… Désolé. Pour tout ce que les Allemands avaient pu te faire. Est-ce que tu te souvenais de moi 44587 ? Est-ce que toi aussi tu m’avais fixé comme moi je t’avais fixé ce jour où j’avais tué ce juif sous la contrainte. Je l’avais tué. D’une balle dans la tête. Il c’était presque sacrifié pour moi. Je peux encore entendre le son de sa voix me murmurer ces mots « je te pardonne ». Et toi, me pardonneras-tu pour tout le mal que je ne vous ai pas fait ? Ne fais pas d’amalgame 44587. Je sais que c’était compliqué, difficile à croire. Mais j’avais besoin de votre pardon, à tous. Parce que je savais que malgré cet uniforme. Malgré cette éducation que j’avais eu, je n’étais pas eux.

« Oui… Je sais que c’est toi… »

C’est tout ce que j’ai trouvé à dire. Attendant la moindre de tes réactions. Attendant que tu fasses un pas, que tu dises un mot, que tu fasses, je l’ignore. Quelque chose… Exploses-moi la tronche si tu le voulais, mais ne me demande pas ce que je te voulais. Parce que crois-moi. Je n’en n’avais clairement aucune idée… J’ignorais à quoi je jouais, mais il fallait que je te parle. C'était plus fort que moi. Plus fort... Que tout.



©️ Fiche codée par Aindreas An'Sionnach



It's a long lonely journey
My eyes finally wide open up. My eyes finally wide open shut to find a found of sound that hears the touch of my tears. Smells the taste of all we waste. Could feed the others. But we smother each other in nectar and pucker the sour, sugar-sweet weather. Blows through our trees swims through our seas. Flies through the last gas we left on this Earth.  
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Forgive and forget

Not revenge and regret


44887. Pas un nom. Une suite de chiffres. Une suite de chiffres qui avait une signification toute particulière pour Nick. Il l’avait gravée dans la peau, là, au creux de l’avant-bras gauche. Les années n’avaient pas estompé la forme des chiffres, la noirceur de l’encre, qui, tous les jours, lui infligeait un léger frisson lorsque son regard butait sur le tatouage. Il y avait bien longtemps, maintenant, qu’il avait surmonté le traumatisme et vivait à présent sereinement avec son passé. Fut une époque où il était encore dur pour lui de s’en remettre, où les cauchemars le hantaient même en pleine journée et où ses souvenirs allaient jusqu’à se superposer à la réalité, l’angoisse le prenant à la gorge comme un étau. Mais il avait grandi. Mûri. Il avait vaincu. Aujourd’hui, il portait un nouveau nom, une nouvelle identité et il avait enterré ce passé sombre et tumultueux pour se concentrer sur l’avenir. Peu de gens le connaissaient, d’ailleurs, ce passé, cette vie trop courte qu’il avait eue en tant que mortel. Vingt ans, vingt pauvres années et presque les trois quarts à en souffrir. Nick aurait aimé dire que ces années avaient filé en un éclair. Comparés au siècle qu’il affichait au compteur, ce n’était que bien peu de choses, vingt ans. Mais affirmer que ces années s’étaient vite écoulé serait un mensonge. Quelques années au camp de la mort et un fardeau à porter pour l’éternité. C’était sa croix. Nick n’en parlait pas beaucoup — pour ne pas dire jamais. Ça faisait partie de lui, et en même temps, c’était un secret, une mémoire qu’il s’appliquait à taire, des souvenirs trop intimes, trop douloureux pour être partagés avec n’importe qui. Même avec Zick, il avait du mal à en parler. Il préférait se tourner vers l’avenir, éviter de se plonger dans un passif trop violent, car à coup sûr, les souvenirs le meurtrissaient chaque fois qu’il y repensait.

Nick était un leader. Extraverti et joyeux, il rassemblait les foules autour de lui et s’était naturellement établi dirigeant des raids. Pas qu’il appréciât diriger les choses, nulle envie de domination dans ses faits et gestes. Il aimait plutôt agir pour le bien et encourager les autres à le suivre dans cette direction, quitte à prendre les choses en main. Des décennies auparavant, lorsque son coeur battait encore, il n’y aurait pas cru si on lui avait dit qu’il deviendrait cet homme. Nicklaus et Nick étaient différents, ils n’était pas la même personne. Dans les camps, il avait été soumis, silencieux, malléable et timoré. Comme les autres. Leur seul point commun, c’était cette rage, cette volonté immense, puissante, de toujours tenir bon. De ne jamais lâcher prise. Sans ça, il serait mort, comme tout monde. Vaincu par la maladie, par un SS, par la faim… Il n’y avait pas de meilleure façon de mourir qu’une autre, et de toute façon, à Auschwitz, tout le monde terminait sa vie de manière misérable, brûlé dans les fours ou jeté dans une fosse. Mais lui non. Lui avait tenu bon. Et aujourd’hui encore, il tenait bon, s’accrochant à la moindre lueur d’espoir, refusant de se laisser abattre, de croire en la victoire de Tullamore et du virus. Il n’était plus seul, en plus. Il avait tellement de raisons de se battre, la principale étant Ezechiel. Là où le camp lui avait arraché sa famille, il avait aujourd’hui des amis, un amant, des proches. Tout autant de causes à défendre, de personnes à protéger. Plus jamais. Plus jamais l’horreur, la peur, la cruauté sans fin. Plus jamais l’emprisonnement, la faim, la torture. Plus jamais tous ces morts, toutes ces vies perdues, tout ce désastre. Il mourrait en défendant ses idées plutôt que de subir une vie pareille. Il se l’était promis, dès le jour où il avait posé un pied hors du camp, grimpant sur ce bateau en direction d’un nouveau continent et d’une nouvelle vie.

Nick avait confiance. Il s’en convainquait, en tout cas. Il se persuadait de croire à un avenir radieux, heureux, pour ne pas laisser l’affliction le vaincre. S’il se décourageait, tout était terminé, et tellement de gens croyaient en lui… Il s’était fait un devoir de ne pas laisser entrevoir ses inquiétudes, de laisser de côté ses doutes pour qu’en tant que leader, il puisse alors convaincre ses collègues de nourrir la même rage de vaincre. Il y arrivait. Tout du moins, il le pensait. Ce n’était pas tous les jours facile, évidemment, mais il faisait de son mieux et il ne se débrouillait pas trop mal. Parfois il y avait la fatigue, les craintes, la peur… Mais jamais le désespoir. Il en était fier. Fier de cette vie qu’il avait bâtie de ses propres mains. Fier de contribuer à la communauté d’une manière ou d’une autre. Fier d’aider les autres, lui qui avait désespérément voulu qu’on l’aide quand il était au plus bas. Il avait beaucoup reçu, dans sa vie, il était tellement reconnaissant, et il voulait rendre au centuple ce qu’on lui avait offert. Aujourd’hui, il avait retrouvé sa dignité, sa vie, son corps, retrouvé une famille, une raison de vivre. Un nom. Parfois même, il l’avouait, ivre de ce bonheur il se sentait coupable, persuadé de ne pas le mériter. Il se sentait imposteur, convaincu que d’autres, quelque part, auraient été plus reconnaissants de cette vie, auraient mieux su profiter de cette chance. Puis il repensait à son passé, au chemin parcouru, et se rendait compte au final que tout cela, il avait été le chercher lui-même, il s’était battu, accroché… Il le méritait. Oui. Il le méritait.

Main dans les poches, il remontait la rue après avoir quitté la banque de sang pour s’entretenir avec quelques employés sur les vivres qui commençaient à manquer. Perdu dans ses pensées, il planifiait déjà dans sa tête les raids à venir pour remplir les frigos et les étagères. Zick allait bientôt manquer de médicaments, aussi… Il allait devoir se mettre en quête d’une autre pharmacie à piller. Concentré sur sa route et ses objectifs, il ne remarqua tout d’abord pas l’homme qui s’était approché de lui mais les mots qui résonnèrent alors lui glacèrent le sang. Il se figea, les yeux grands ouverts et sentit son coeur plonger dans sa poitrine. Le sol sembla s’ouvrir sous ses pieds, le néant l’avala. Lui qui était mort sentit pourtant son coeur s’arrêter, l’air quitter ses poumons et l’oxygène lui manquer. Il fit volte-face vers son interlocuteur. 44587. Pas un nom. Des chiffres. Personne ne l’avait appelé comme ça depuis… Depuis… Cette période qu’il s’appliquait sciemment à taire et oublier. Sa gorge se serra, Nick Murphy sembla s’éteindre brusquement, laissant place à Nicklaus Hoffmann. À 44587. Comment était-ce possible ? De se tenir là, au beau milieu de l’Irlande, et pourtant d’avoir l’impression de remonter cent ans en arrière derrière les barbelés d’Auschwitz ? Ces yeux, il les connaissait. Il les avait vus un siècle plus tôt, dans la cour des prisonniers. Les yeux d’un gamin, comme lui. D’un jeune homme de vingt ans ou presque. Il revoyait parfaitement la scène. Des détenus à genoux, attendant l’exécution. Tout le monde rassemblé là, devant, à assister à la scène, à ce spectacle morbide en guise de leçon à retenir. Ce type vraisemblablement du même âge appuyant sur la gâchette. Le coup de feu qui part, résonne, qui effleure ses tympans avec une violence sourde. Le silence qui s’abat brutalement sur le camp. Et puis ces yeux. Ces yeux qui croisent les siens. Qui se gravent dans sa mémoire.

Comment aurait-il pu les oublier ? Il s’y était noyé un morceau de seconde en ayant l’impression d’y sombrer des heures durant. Cent ans n’avaient pas altéré son souvenir. Il en était certain comme il n’avait jamais été certain auparavant. C’était le même regard. Le même homme, devant lui. Ironie du sort, aujourd’hui aussi, comme autrefois, ils foulaient le même sol de la même prison. Auschwitz était plus petite, mais le résultat était le même. Un mur. Des barbelés. Une limite. Une frontière infranchissable. Il sentit sa gorge se serrer, les mots s’échapper de sa tête. Que faisait-il ici ? Maintenant ? Comment croire qu’ils se feraient face à nouveau ? Lui, le nazi. Et lui, le juif. Aujourd’hui dans un seul et même camp, celui des prisonnier, des survivants et des vampires. Jamais il n’avait pensé revoir un jour des gens qu’il avait connu dans sa vie humaine — si l’on pouvait affirmer qu’ils se soient vraiment ‘connus’ en se croisant simplement quelques secondes. Conséquemment, Nick n’avait jamais pensé à la façon dont il réagirait si ce moment arrivait. Il était perdu. Complètement perdu. Il lui sembla perdre l'espace de quelques secondes la notion du temps, craignant presque un instant que tout cela ne soit qu’un doux songe, que ses cents années vampiriques n’aient été qu’une rêverie diurne et qu’en réalité, il était encore à Auschwitz. C’était sa plus grande crainte. D’ouvrir les yeux et de se retrouver dans le camp. Parfois, c’est vrai, il n’en dormait pas. Il déglutit doucement et se mordit l’intérieur de la joue pour s’assurer qu’il était bel et bien dans la réalité. Bizarrement, il en fut aussi rassuré que perturbé. Et maintenant ? Et maintenant, quoi ?

« T’es qui ? » Lui demanda-t-il d’une voix rauque.

C’était une question stupide, parce qu’il le savait. Il savait pertinemment qui était cet homme. Un SS. Et en même temps, il savait parfaitement que c’était faux. Le troisième Reich s’était écroulé, Hitler avait depuis longtemps disparu, les nazis n’étaient plus. Aujourd’hui, ils n’étaient plus un juif et un SS. Ils étaient deux vampires, tout simplement. Mais c’était dur d’oublier. Dur d’ignorer les souvenirs. Dur de réprimer ce sentiment étrange qui s’emparait de lui et enserrait sa poitrine. Ça brûlait à l’intérieur, il avait mal. Un mélange d’angoisse et de colère, de tristesse, de douleur. Un mélange indescriptible qui le faisait presque grimacer. Tant bien que mal, pourtant, il soutint le regard de son interlocuteur. Inconsciemment, il posa sa main dans le creux de son bras, effleurant l’endroit-même où se trouvait son tatouage. Ces cinq petits chiffres qui ne voulaient rien dire et qui en même temps voulaient dire tant de choses. 44587. Dans sa tête, ces chiffres s’énonçaient en allemand. En polonais, aussi. Les langues du camp. Involontairement, du coup, c’était en allemand qu’il s’était exprimé, une langue qu’il n’avait pourtant pas pratiqué depuis des décennies. Il ne l’avait parlé qu’avec son Sire avant d’adopter l’anglais comme sa nouvelle langue de référence. Au fil des ans, il s’était même inventé un accent américain, effaçant toute trace de son passé germanique. Personne en le voyant ne pouvait alors se douter de son passé, car ni son nom, ni sa langue ni même son attitude ne laissaient entrevoir la moindre faille. Seuls ceux qui savaient devinaient ce qu’il cachait. Et parmi ceux qui savaient, presque aucun ne connaissait ce nom qu’il avait porté un jour. 44587.

« Qu’est-ce que tu fais là ? »

C’était la première question qui lui vint à l’esprit. Pas de ‘pourquoi as-tu fait ça ?’, ‘qu’est-ce que tu me veux, sale nazi ?’ ou autre ‘comment oses-tu venir m’adresser la parole ?’. La vérité, c’était qu’il ne lui en voulait pas. La colère qu’il ressentait était dirigée vers d’autres. Vers un tout. Vers rien. Il était en colère de ce qu’il lui était arrivé, de ce qu’il avait subi, mais aujourd’hui, même si cette colère existait encore, elle n’avait plus lieu d’être. Pourquoi ramener cent ans plus tard de vieilles rancunes sur un homme qui au final ne lui avait rien fait ? Il avait juste croisé son regard quelques secondes. Il ne pouvait pas le rendre responsable de la misère subie. Cette rencontre, justement, c’était peut-être l’occasion de tirer à nouveau un trait sur le passé, de se débarrasser de rancoeurs qui pesaient sur sa poitrine. D’avancer. Encore. D’arrêter de se retourner constamment en arrière. Finalement, oui, cette rencontre lui ferait peut-être du bien. Du moins, il tenta de s’en convaincre, étrangement plus pâle que d’ordinaire.

« Comment est-ce que tu connais mon… » Nom ? Numéro ? Non, il n’aimait pas ces mots. « Matricule ? »

Si lui n’avait pas effacé cet homme de sa mémoire, il n’arrivait pas à croire que le contraire marchait aussi. Parce que justement, oui, lui n’avait été qu’un numéro parmi tant d’autres. Un prisonnier au milieu de centaines d’autres. Pas mémorable. Pas marquant. Les livres d’histoire ne parlaient pas de lui. Nick avait été insignifiant. Pourquoi se souvient-on de lui ? Alors que lui...

« Tu étais dans la cour. » Le souvenir était parfaitement clair. Limpide comme de l’eau de roche. « Debout parmi les autres soldats. C’est toi qui a tiré. »

C’était bizarre de se dire que c’était tout ce qu’il savait d’un homme qui n’avait pas quitté sa mémoire depuis cent ans.

« C’est bien toi ? »


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Qui je suis ? Une question, brutale, mais sans agressivité. Une simple question sur mon identité. Qui je suis ? Si seulement je l’avais un jour su. Si seulement j’étais capable de le dire. Je ne savais pas. Josias. Josias Ubach. Né le 15 Avril 1931 à Berlin. Oui, c’était déjà un bon début. Mais ensuite ? Ensuite tout s’entrechoque dans ma tête. Qui je suis ? L’enfant Allemand, l’arien. Envoyé par ses parents à vivre l’enfer au sein de la jeunesse Hitlérienne. Entrainait à tuer du Juif, de l’Arabe, de l’homosexuel. Endoctriné à ne devenir rien d’autre que la machine de la machination d’Hitler. Un enfant qui ne croyait pas en ça. Un enfant qui se battait, qui s’efforçait de ne pas s’oublier malgré les coups en se souvenant d’uniquement un seul visage. Abel. Abel Cohen. Juif. Allemand avant tout. Le voisin qui me donnait des bonbons en échange des promenades avec son chien. Nazi, c’était comme ça que l’on me nommait, comme ça que l’on m’étiqueté à cause de cet uniforme que l’on m’obligeait à porter. Sans courber l’échine, la tête haute, fièrement alors qu’il me semblait aussi lourd qu’un boulet de canon. Je voulais me cacher, constamment, mais cet uniforme était pire qu’un costume de foire. On me regardait. Certains en attendant beaucoup de moi, d’autre, me montrant du doigt en hurlant ce mot, cette insulte. Nazi ! Une étiquette que je refusais. Je ne voulais pas tuer. Non. Je ne voulais pas tuer. J’étais obligé. Je n’avais pas le choix. Je crois que je ne me suis même rendu compte de ma cigarette qui est venu me bruler les doigts, se consumant toute seule alors que je ne pouvais te quitter du regard malgré la honte. Qui je suis ? qu’est-ce que je fais là ? J’en sais rien… Crois-moi 44587, j’en sais rien. Je voudrais pouvoir te répondre. Mais la réponse, je ne l’ai pas. Non. Je ne l’ai pas.

J’étais là, marchant sur ce chemin, rentrant chez moi. Et c’est toi qui m’a appelé. Je t’ai vu. Reconnu. Comme cette soirée-là dans la cours. Comment je connais ton matricule ? Peu importe. C’est tout ce que je sais de toi. C’est… C’est Dante qui me l’a dit. Ou peut-être bien que j’avais cherché à savoir. Ludwig peut-être ? C’est flou dans ma tête. Mais je le connais. Je le connais parce que ton visage il ne s’est jamais effacé de ma tête. Jamais. Tu semblais tellement fort et moi tellement… Faible. J’aurais dû ne jamais tirer. J’aurais dû rester fort et les laisser m’achever. Bien que ne soyons pas stupide. Mon sacrifice aurait servi à quoi ? Il serait mort de toute manière. Je le sais. C’était une évidence. Une certitude. Le choix, je ne l’avais pas plus que toi. Oui, c’était moi qui a tiré. Un coup. Violent. Assourdissant. Inconsciemment le son revient se fracasser dans mon crâne. Fermant les yeux pour effacer cet instant, ce souvenir, venant porter mes mains contre mes tempes pour me les masser. Sursautant presque à cause de la réalité de l’instant. J’ai tiré. Et je crois que je ne me le pardonnerais jamais. Je crois que… C’est ce jour où l’innocence à quitter mon corps pour ne laisser place qu’un ce cadavre émotionnel que je suis devenu. Les prémisses de ce qui adviendrait de ce jeune homme que j’étais. Cette nuit… Elle a été dure. Il y a eu ça. Mais ensuite… ensuite il y a eu le reste. La culpabilité. Les insultes. Les critiques. Les coups, encore et encore et encore. Et le viol. La violence des coups de reins de Jörgen. Est-ce que je m’étirais ça ? Etre punis pour regretter le geste ? Celui d’avoir tué un… Un être humain ? Parce qu’humain, c’est ce que vous étiez. Vous aussi. Et on m’a maltraité pour ça. Pour l’avoir pensé. Pour l’avoir hurlé. Mais ça… Ca tu l’ignore 44587. Parce qu’à tes yeux, je ne suis sans doute rien de plus que ce nazi.

Alors oui c’était moi dans cette cour. C’était moi qui avait tiré, mais si tu savais quel souvenir j’en garde. Rien de bien glorieux. J’ai laissé tomber mon mégot, m’en rallumant une dans le même élan. J’étais perturbé, paniqué. Terrorisé. Ma tête me hurlait de me barrer, mais mes jambes refusaient de bouger. Je t’avais rêvé tellement de fois si tu savais. Juste pour avoir croisé ton regard. Ses yeux remplis de haine, remplis de détermination. Comment tu avais fait ? Comment tu avais tenu ? Comment tu n’avais pas flanché ? J’aurais pu moi, avoir une belle vie. Faire ce que l’on me disait de faire sans broncher, mais au final je l’ai refusé. Je l’ai refusé parce que je n’y croyais pas. Parce que la guerre me faisait peur, parce que tout ça ne voulait rien dire pour moi. Abel Cohen était un homme comme un autre. Il m’aimait. Il avait toujours été plus présent que mes parents et cet homme est mort. Mort dans les camps. Comme toi tu aurais dû l’être. Lui on n’a pas pu le sauver. Je n’ai pas pu l’aider alors que je l’aimais. Il était mon ami, ma béquille, un grand-père à mes yeux. Je l’aimais sans doute bien plus que je n’ai aimé mes propres parents. C’était de ça que je voulais te parler. C’était ça que je voulais te dire. Te faire comprendre qu’on n’avait pas tous été les mêmes. Te faire savoir que ce n’était pas ma décision, pas ma volonté. Mais les mots. Ils ont refusé de sortir. J’étais comme tétanisé devant toi. Comme paralysé. Des choses, j’en avais tellement à te dire, mais pourtant rien ne voulait sortir. Rien ne voulait éclater. Je venais de m’allumer une cigarette, et même la fumer me semblait déplacé. J’ai pourtant tenté de faire un pas en ta direction. Tu semblais allé bien. Tu étais propre sur toi, et je pouvais sentir l’odeur de ton shampooing jusqu’ici. Là où c’était moi qui était dégueulasse. Portant un jean trop grands, troué, tâché et un vieux T-sirt. Les cheveux en batailles. Situation inversée.

« J’avais pas le choix… Je… Non… J’avais pas le choix… »

Le choix, on l’a toujours. Le Colonel von Stauffenberg l’avait fait lui ce choix, en commanditant le premier attentat contre Hitler. On l’avait fusillé pour ça, mais il avait fait le choix de se battre pour ses convictions. Moi, je ne l’avais pas fait. J’avais tiré parce que j’étais faible. J’avais tiré parce que j’ai eu peur. J’avais tiré parce que… Parce que j’étais obligé de le faire… Les images, elles sont revenues, soudainement, brutalement. Les démons d’un passé qui continue de me hanter trop fort. Des cauchemars que je fais encore, constamment. Le coup de feu, la vision de la balle qui vient s’exploser dans le crâne du condamné. La couleur du sang mélangé à la cervelle. Ce son, lourd, d’un corps qui s’effondre sur le sol. L’odeur nauséabonde de ce corps. Une odeur de mort, de putréfaction, de pourriture. On m’avait emmené là-bas pour apprendre, et au final ? Au final ça n’a fait que de me donner le coup de grâce. Une journée je suis resté. Et toi ? Toi ça a duré des années. Comment ? Comment tu as fait ? Je ne comprends pas. J’ai senti les larmes me monter aux yeux. C’était trop pour moi. Hypocrite sans doute. Tu avais souffert bien plus que moi, je n’avais pas le droit de me trouver des excuses. Je n’avais pas le droit de t’en demander d’ailleurs. Mais pourtant c’était ce que j’étais venu chercher. C’était ce dont j’avais besoin pour enfin tourner cette page qui refusait de se tourner. Allemand. C’était ce que l’on était tous les deux. C’était dans cette langue qui était la nôtre que l’on échangé. Naturellement. Sans se poser de question. Une même nationalité, un même pays, mais pourtant, autrefois dans des camps tellement différents. La vérité était que… Je ne savais même pas quoi dire pour te faire comprendre combien j’étais désolé. Désolé d’avoir essayé de me battre, mais désolé d’avoir été trop faible pour réellement le faire. Je n’étais pas comme eux. Mais pourtant…

« Ils avaient pas l’droit de vous faire ça… Ils… Ils avaient pas l’droit de… Nous faire ça. »

Nous. M’incluant dans la cruauté humaine dont avait preuves les nazis de l’époque. Toi à cause de tes origines, de ton nom, de ton histoire familiale. Moi, à cause des convictions de mes parents. Des convictions qui n’étaient pas les miennes. Des idéaux nés et préconçue pour remonter l’entreprise de mon père. La vérité était que peu importait dans quel camp nous étions, c’était un truc que l’on nous avait imposé. A tous les deux. Clignant des yeux c’est une larme qui a finalement coulée le long de ma joue. Purpurine. Rouge. Sanguine. Vampire. C’était ce que l’on était devenu. Deux âmes perdues, égarées, mutilées, qui finalement se retrouvaient.

« J’suis tellement désolé j’voulais pas tiré… Putain j’voulais pas… J’avais pas l’choix… Non… J’avais pas l’choix… »

J’avais pas le choix… Répétant en boucle ces mots. Des mots amère, acides à la fois. Reflet d’une culpabilité qui refusait de me quitter. Un son. Celui d’un coup de feu. Un autre. Celui d’un corps qui tombe. Un geste… Une obligation qui au final n’a fait que me hanter tout au long de ma vie. Au final. Peu importait notre camp. La guerre. Les images. Les souvenirs, on n’oublie pas. On apprend à vivre avec. C’était le poids d’un fardeau que l’on vous avait imposé… Pas notre décision. Pas la mienne.



©️ Fiche codée par Aindreas An'Sionnach



It's a long lonely journey
My eyes finally wide open up. My eyes finally wide open shut to find a found of sound that hears the touch of my tears. Smells the taste of all we waste. Could feed the others. But we smother each other in nectar and pucker the sour, sugar-sweet weather. Blows through our trees swims through our seas. Flies through the last gas we left on this Earth.  
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Forgive and forget

Not revenge and regret


Et le choix, est-ce qu’il l’avait eu, lui ? Est-ce qu’il avait eu le choix, quand on l’avait arraché de son lit pour l'expulser dans un train en partance pour nulle part ? Est-ce qu’il avait eu le choix, quand on l’avait jeté dans ce camp en lui disant que désormais c’était ça, sa vie ? Non. Le choix venait d’ailleurs. D’en haut. D’une chose qui les dépassait tous. Qui les avait tous perdus. Marquant l’humanité d’une tragédie sans nom que l’histoire n’oubliera jamais. Nick voulait bien y croire, quand on lui disait que d’autres que lui n’avaient pas eu le choix. Traître à sa race ou SS au service d’Hitler, le choix était vite fait, non ? Alors oui. Peut-être bien qu’il n’avait pas eu le choix, ce gamin pas plus vieux que lui, au milieu de la cour de la prison. L’instant avait semblé durer des heures, à le voir le doigt sur la gâchette, à retenir son souffle en attendant le coup de feu. Une éternité à ressasser ces quelques secondes, à se demander ce qu’il avait vu au fond de ce regard perdu. C’était la première fois qu’il avait surpris un tel éclat d’humanité dans les yeux d’un SS. Ces militaires qu’il ne comprenait pas, qu’il aurait voulu questionner, quitte à les torturer pour leur arracher des réponses. Combien de fois avait-il espéré ça ? Sur sa couche trop dure, dans ce dortoir nauséabond, priant pour qu’un jour ces soldats leur expliquent, priant pour que quelqu’un daigne enfin leur dire la vérité sur ce pourquoi. Pourquoi ces massacres. Pourquoi cette cruauté. Pourquoi ce monde. Ne pas savoir le rendait fou, subir ce traitement sans le comprendre l’avait presque rendu cinglé. Dans les camps, il n’y avait plus de logique, plus de raison. Plus rien. C’était un endroit hors des sentiers, hors des limites. Loin du temps et des règles, où les secondes s’étiraient telles des heures, ponctuées de douleur, de coups, de tristesse et de misère. Jamais personne n’avait daigné leur donner la moindre explication. Il avait juste subi. Subi sans rien savoir.

Honnêtement, il se sentait bizarre de repenser à tout ça. Évidemment, en confiant son passé à Zick ou à Léandre, il avait bien dû se replonger dans quelques souvenirs, mais c’était différent. Contrôlé. Aujourd'hui, il sombrait brutalement dans un passé qu’il pensait très loin derrière lui, avec une violence sourde. Assommante. Étourdissante. Toisant son interlocuteur, il l’examina du regard, curieux, à se demander comment il en était arrivé là. Que s’était-il passé pour lui, depuis Auschwitz ? Quel chemin avait-il parcouru, depuis la fin du troisième Reich ? Il essaya d’imaginer sa vie, tenta de visualiser son passé, mais rien ne lui venait en tête, hormis les uniformes impeccablement taillés des militaires. Il en eut la gorge serrée, de le réduire à son ancienne appartenance à l’Allemagne, lui qui avait été réduit à ses origines. Dans les camps, il s’était toujours cru meilleur qu’eux, doté d’une morale, d’un cœur et de sentiments, mais à lui reprocher des choix qui n’étaient même pas les siens, il se sentit misérable. Après tout, à l’époque, c’était un enfant. Un foutu gosse qu’on obligeait à tuer. Alors non. Ils n’avaient pas eu le droit de lui faire ça. De leur faire ça. Ce sentiment d’injustice et de rage gronda en lui puissamment, comme lorsqu’il s’allongeait enfin dans le dortoir, harassé par des heures de travail. Cette sensation sourde et grondante qui pulsait au rythme de ses battements de cœur, qui lui soufflait de tenir bon, de ne pas abandonner. Jamais. Nick secoua la tête, comme pour confirmer ses paroles. Il était bizarrement ému de l’entendre de la bouche d’un soldat. Soulagé qu’enfin on reconnaisse sa souffrance, cette injustice, ce non-sens. Apaisé qu’un SS lui dise en face que tout cela n’aurait pas dû avoir lieu. Il aurait voulu que cet homme lui dise tout cela avant. Qu’il vienne le voir dans le camp pour lui confier sa propre douleur, qu’il lui avoue qu’il n’avait pas le choix. Les choses auraient probablement été différentes, s’il avait su que dans le camp adverse d’autres personnes subissaient cet enfer.

« Merci. » Souffla-t-il, tout retourné.

Merci de lui dire ça. Merci de cette humanité qui lui avait tant manquée, il y a cent ans. Il se sentit comme soulagé d’un poids, comme si cette rencontre rouvrait des blessures profondes pour mieux les panser. C’était douloureux et libérateur. Et alors qu’il sentait une boule se former dans sa gorge, il fut surpris de voir son vis-à-vis pleurer. Ils étaient comme reliés. Rassemblés par un passé à la fois tellement différent et tellement semblable. Réunis à travers cette même douleur, cette plaie béante, encore ouverte, cette cicatrice permanente dans leur âme. Comment croire qu’un jour il verrait un SS pleurer et demander le pardon, lui qui les avait vus maltraiter chaque jour les prisonniers, sans pitié, sans compassion, sans humanité ? Il s’était demandé combien ces actes pouvaient peser sur la conscience, comment ces hommes faisaient pour se lever tous les matins et accomplir leur besogne de bourreau. Il s’était demandé comment ils faisaient pour ne pas faillir, alors qu’aucun des surveillants n’avait jamais montré la moindre faiblesse en distribuant les coups. Il s’était demandé ce qu’il y avait en eux; une conscience vide de toute morale ou bien rien du tout, juste de la haine et du mépris ? Il avait un semblant de réponse aujourd’hui et il en était presque désolé, car là où lui avait traîné sa douleur et sa tristesse pour les changer en courage, cet homme avait transporté sur son dos le poids de la culpabilité pendant toute sa vie. Et même si Nick avait maudit tous ces hommes, même s’il leur avait souhaité le pire, lui qui avait subi l’horreur, il se sentit mal pour lui. Ne pas avoir le choix et le payer pour l’éternité, c’était terrible. Si certains ne méritaient pas le pardon, d’autres, au contraire, méritaient une autre chance. Lui s’en était offerte une, en délaissant son nom et son identité, en quittant le continent pour une autre existence. Pourtant, lui aussi avait fait des erreurs, là-bas, dans ce cas. Même en étant prisonnier. Volant les chaussures d’un de ses camarades. Refusant de partager son repas. Ignorant la douleur des autres. Et malgré tout, cette deuxième chance, il l’avait eue.

« Ce n’est pas à moi que tu dois demander pardon. » Sa voix était calme. Posée. Juste un artifice. Il était presque sur le point de défaillir. « Mais si tu veux savoir, je ne t’en veux pas. »

Je ne t’en veux pas. Il peinait à croire que ces mots sortaient de sa bouche. Pourtant, ils étaient sincères. Vrais. Il ne lui en voulait pas. Pas à cet homme en particulier. Il en voulait à l’humanité d’avoir laissé ça arriver. Il en voulait à Hitler, d’avoir développé cette idéologie destructrice. Il en voulait à ceux qui lui avaient arraché sa famille. Mais cet homme ? Ce gamin qui avait tiré sur un prisonnier, comme tant d’autres avant lui, et tant d’autres après lui ? Non. La rancœur l’aurait étouffé, s’il devait en vouloir à tant de gens, même si pendant longtemps il s’était persuadé de tous les maudire. Il se rendait compte de la vérité aujourd’hui et le dire à voix haute le rendait plus léger. Décidément, cette rencontre était irréelle. Il aurait presque pu penser qu’il délirait, qu’il n’était pas vraiment en train de vivre ça. Il ne se serait jamais douté rencontrer un fantôme de son passé aujourd’hui. Si on lui avait dit qu’il reverrait un SS pour lui proférer des paroles pleines de bonté, il aurait ri à gorge déployée, mais en ce moment-même, il n’avait pas la moindre envie de rire. Bien au contraire. Il était… Choqué. Perturbé. Ému. Il était plein de choses à la fois, alors que cet homme bousculait des années de conviction. Nick passa la main sur sa nuque en cherchant quoi lui dire et finalement, il trouva facilement de nouveaux mots à lui confier.

« Au fait, mon nom… Mon vrai nom… C’est Nick. » Pas son nom d’esclave. Pas son matricule de prisonnier. Son véritable nom, qu’il avait adopté depuis des décennies. « Et toi ? »

Il avait envie de s’intéresser à cet homme. Un ancien soldat qui n’avait pas oublié son visage et qui demandait le pardon en pleurant ne pouvait qu’être digne d’intérêt. Il voulait lui montrer qu’il souciait de lui, pour le remercier de s’être soucié de lui. Cet homme n’en avait probablement pas conscience, mais ça comptait énormément pour Nick. Ce qu’il venait de faire… Ces quelques mots… Tout cela allait changer beaucoup de choses, pour l’ex-prisonnier des camps. Même cent ans après.

« Tu t’es toujours souvenu de moi... » Ça ressemblait à une question sans en être une. « Depuis toutes ces années… » Il n’arrivait pas à croire que tant d’années s’étaient écoulées. Il avait l’impression, en cet instant, que Auschwitz datait d’hier. « Les autres prisonniers aussi ? Tu n’as oublié aucun visage ? »

Ce n’était pas qu’il voulait savoir s’il était spécial ou non… Il était juste impressionné par la mémoire de cet homme, pour qu’il retienne une existence aussi quelconque que la sienne. Qu’un prisonnier se souvienne d’un geôlier, c’était différent que le contraire. Il y avait bien moins de SS dans les camps que de prisonniers. Nick lui-même avait pour la plupart oublié le visage de ses camarades pour ne se souvenir vaguement que de ses bourreaux. Cet homme était parmi les rares dont il pouvait parfaitement reconstituer les traits dans sa tête… Et le seul dont il se souvenait du regard, de ces yeux à l’expression indescriptible qui l’avaient marqué à vie.


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