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 Forgive and Forget [PV Nick]

Vampire
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Forgive and Forget
- Josias Ubach & Nick Murphy -





Les obsessions. Elles naissent de rien, elles s’encrent en vous comme une gangrène impossible à retirer. Elles sont là, tatouées, incrustées, elle purulent et vous pourris la vie. Elles vous pourchassent, vous hante, vous retire tout sens de la raison et de la lucidité. On les déteste, mais pourtant, une fois-là, en nous, on ne peut s’en défaire. La mienne portait un nom. Ton nom depuis ce jour où, dans ce camp de la mort, j’avais pu croiser ton visage. J’ignorais tout de toi. Ton nom, ton âge, ton identité, qui tu étais. La seule chose qui était restée incrustée dans ma rétine était ces yeux, cette force, cette fraction de seconde qui m’avaient fait me sentir bizarre. Je venais de tuer ce juif sous la contrainte. Et c’est là, à ce moment-là, que tu m’es apparue comme une révélation. J’étais désolé. Désolé de tout. Et je voulais te le faire savoir. Je voulais te dire ces mots, mais je savais que plus jamais je ne te rêverais. Alors j’avais cherchais. Encore et encore et encore cette identité que tu n’avais plus. Mais une seule m’est apparu. Une seule que tu dois encore avoir tatouée dans ta chair, vu que par miracle ton sort fut, paradoxalement, le même que le mien. Toi. 44587. Ces chiffres que je me suis répété à tue-tête pour ne jamais les oublier. Me donnant cette sensation de te connaitre alors que tout ce dont j’avais pu voir de toi restait cette lueur dans tes yeux. Cette envie de vaincre la mort. La mort, tu la côtoyais tous les jours toi, mais pourtant, tu semblais tellement plus fort. Plus fort et plus solide que moi. Mais si je pouvais te voir, te raconter que de l’autre côté aussi, on pouvait vivre des horreurs.

Des horreurs oui, des insanités. Non pas à la même échelle. Mais la pourriture dans laquelle nous vivions elle était partout 44587. Tu peux me croire. Peu importait ton camp, ta nation, tes origines, ta couleur de peau. Si tu ne saluais pas Hitler comme il se devait tu te retrouvais là, à la même place qu’était la tienne. Ou là, te tenant debout, dos au mur, cinq ou six soldats en joue face toi, attendant de te faire fusilier comme les dix autres gars qui se trouvaient à ta gauche, à ta droite. Un par un, ils tombaient, attendent ton tour. Et puis, plus rien. La libération. Si ce n’était ni les camps, ni la fusillade c’était l’usine. Les usine dans laquelle on fabriquait les armes. Snifant, respirant l’odeur âcre du cyanure, de l’acide, attrapant un cancer sans doute fulgurant. Obligé de tenir un rythme, une cadence pour ne pas finir au camp, ou contre ce mur des fusillés. Et si ce n’était pas l’usine, ni le mur, ni les camps, c’était quoi ? Peu importe. L’enfer 44587, tu peux me croire, on l’a connu tous les deux. Nous étions ennemis, mais pas tant que ça. Je ne me sens pas plus chanceux que toi, pas plus heureux. Pas plus envieux. Si toi tu as connu la famine, j’ai connu les coups et l’humiliation. Si toi tu as connu la torture de la maladie, j’ai moi aussi connu ce genre de traitement. J’en suis mort. Tout comme toi. Enfin, je crois. Je suppose. Dante m’avait parler de toi 44587. De ton sort. De ton rôle. Jusqu’à ce que tu serves de cobaye pour la science, un jour. Mais moi, moi j’étais déjà dehors. Comment je sais ? Je sais parce que je t’ai vu.

Je suis sûre que c’est toi. 44587. Montres-moi ton bras que je vois. Que je vérifie que ma mémoire ne me fasse pas défaut. Tu étais là, te promenant dans les rues de Belfast. Là, bien réel. Si tu n’avais plus ce regard de volonté que j’avais pu lire en toi, j’ai reconnu tes traits. Ces traits si fins, ceux que tu avais déjà à l’époque. Toi et moi, on n’avait toujours le même âge. Enfin, presque. Ce petit détail qui pourtant m’avait interpelé. Oui je n’avais aucun doute, vraiment aucun, c’était bien toi. 44587. Je suis resté dans l’ombre. N’osant venir à ta hauteur, tétanisé à l’idée de tes réactions. Je pense que tu aurais eu envie de me tuer. Je pense que tu aurais voulu te venger. Moi l’Allemand, l’arien, et toi, le juif. Toi cet enfant bafoué, humilié, brisé. Mais ne te méprends pas non, surtout pas. Vous n’étiez pas les seules victimes de cette guerre. Vous n’étiez pas le cas à part. on a tous morflé. Tous. A des échelles sans doute différentes, mais regardes, je n’ai pas choisi l’orientation politique de mes parents. Je n’étais pas responsable de ça. Non, je n’étais responsable de rien. J’ai été obligé de suivre le mouvement. Obligé de tenter de les rendre fiers. Je n’ai pas eu mon mot à dire quand le vieux Cohen s’est fait dénoncé par mes parents. La jeunesse Hitlérienne, tu crois vraiment que c’était ça mon but dans la vie ? Très franchement 44587, mon but dans la vie je ne l’ai jamais su, parce que je n’ai rien connu d’autre que l’odeur des dortoirs nazis. Je n’ai rien connu d’autre que ça. Les insultes, les humiliations, les coups, et puis… Les viols.

On a tous les deux morflé 44587. Tous les deux. Alors dis-moi pourquoi j’ai honte ? Dis-moi pourquoi je me sens coupable malgré tout. Je n’ai jamais eu la prétention de me dire innocent. Mais vis-à-vis de toi. Je me sens coupable. Honteux d’être ce que je suis. D’avoir été, ce que j’étais. Tu as changé de rue, et moi, je t’ai suivi. Encore. Depuis vingt bonnes minutes je t’épiais, te traquais, sans te lâcher du regard. Oubliant pour la première fois Eden. Arrêtant de m’inquiéter pour elle. Restant focalisé sur uniquement une seule petite chose. Toi. 44587. Sans cligner des yeux, sans sourciller, victime de ce passé qui était le nôtre. Me remémorant des éléments, des brides de tous ce que nous avions connu. L’odeur de la moisissure. Cette odeur, pour ne pas dire cette puanteur dans les camps. L’odeur de la mort. Les cadavres qui s’empilaient dans la fausse commune, la fumée noire et épaisse qui sortait des crématoriums. Et les entrés sans sorties dans les chambres à gaz. Je ne l’ai ai vu, qu’un court instant. Les visitant pour soi-disant montrer ma fierté d’être Allemand. Mais j’ai voulu les oublier, les effacer de ma mémoire, sauf cet élément. Ce petit détail. Ce visage. Ce portrait. Le tien 44587. Vas savoir pourquoi. Alors ne cours pas. Non, ne cours pas. Arrêtes-toi. Attends. Je veux juste te dire que… Que… Que quoi ? Que je suis désolé. Ça ne fonctionnait pas comme ça. Non. Rien ne fonctionnait comme ça. C’était trop tard. C’était ancien. Un temps révolu. C’était stupide. Tout simplement. J’aurais dû, je voulais, faire demi-tour, ne pas entrer dans ta vie, ne pas t’obliger à te remémorer ce passé. Mais pourtant… Pourtant tu étais là, marchant. Encore et encore. Et moi à quelques pas de toi. Et le son est sorti tout seul de ma bouche. Des mots, sans doute lourds de conséquences.

« 44587… Je sais que c’est toi. Attends… »

Attends. Ne prends pas peur. Retourne-toi, regardes-moi. Laisses-moi une chance de te dire ce que j’ai eu tant voulu te dire quand j’étais encore… Humain. Vivant. Que je n’avais pas encore du sang d’innocents sur mes mains. A l’exception de celui de ce juif que j’avis du tuer sous la contrainte. Je n’étais pas comme eux. Enfin. Sans doute avant. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je crois que je me suis un peu perdu en chemin. Je crois que je me suis simplement égaré. Nerveusement je me suis allumé une cigarette. Sortant du noir, me montrant au jour, m’avançant en ta direction. Si mon cœur battait encore dans ma poitrine il se serait sans doute emballé. Je le sais. Je peux le sentir. Je n’avais pas peur de toi. Non, j’avais simplement peur de… Tes réactions. J’avais conscience que la situation était tout sauf normale, saine, deux anciens « ennemis » d’Auschwitz réuni dans un temps moderne. C’était de la folie. C’était presque… Absurde. Pourtant nous n’étions sans doute pas des cas à part tu ne crois pas ? Tirant sur ma cigarette je suis resté à une distance assez éloigné de toi. Je me doutais que revoir les démons de ton passé ne seraient pas agréable pour toi. Mais tu étais là, ici, devant moi, après toutes ces années, et je pouvais enfin te dire que j’étais simplement… Désolé. Pour tout ce que les Allemands avaient pu te faire. Est-ce que tu te souvenais de moi 44587 ? Est-ce que toi aussi tu m’avais fixé comme moi je t’avais fixé ce jour où j’avais tué ce juif sous la contrainte. Je l’avais tué. D’une balle dans la tête. Il c’était presque sacrifié pour moi. Je peux encore entendre le son de sa voix me murmurer ces mots « je te pardonne ». Et toi, me pardonneras-tu pour tout le mal que je ne vous ai pas fait ? Ne fais pas d’amalgame 44587. Je sais que c’était compliqué, difficile à croire. Mais j’avais besoin de votre pardon, à tous. Parce que je savais que malgré cet uniforme. Malgré cette éducation que j’avais eu, je n’étais pas eux.

« Oui… Je sais que c’est toi… »

C’est tout ce que j’ai trouvé à dire. Attendant la moindre de tes réactions. Attendant que tu fasses un pas, que tu dises un mot, que tu fasses, je l’ignore. Quelque chose… Exploses-moi la tronche si tu le voulais, mais ne me demande pas ce que je te voulais. Parce que crois-moi. Je n’en n’avais clairement aucune idée… J’ignorais à quoi je jouais, mais il fallait que je te parle. C'était plus fort que moi. Plus fort... Que tout.



©️ Fiche codée par Aindreas An'Sionnach



It's a long lonely journey
My eyes finally wide open up. My eyes finally wide open shut to find a found of sound that hears the touch of my tears. Smells the taste of all we waste. Could feed the others. But we smother each other in nectar and pucker the sour, sugar-sweet weather. Blows through our trees swims through our seas. Flies through the last gas we left on this Earth.  
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Forgive and forget

Not revenge and regret


44887. Pas un nom. Une suite de chiffres. Une suite de chiffres qui avait une signification toute particulière pour Nick. Il l’avait gravée dans la peau, là, au creux de l’avant-bras gauche. Les années n’avaient pas estompé la forme des chiffres, la noirceur de l’encre, qui, tous les jours, lui infligeait un léger frisson lorsque son regard butait sur le tatouage. Il y avait bien longtemps, maintenant, qu’il avait surmonté le traumatisme et vivait à présent sereinement avec son passé. Fut une époque où il était encore dur pour lui de s’en remettre, où les cauchemars le hantaient même en pleine journée et où ses souvenirs allaient jusqu’à se superposer à la réalité, l’angoisse le prenant à la gorge comme un étau. Mais il avait grandi. Mûri. Il avait vaincu. Aujourd’hui, il portait un nouveau nom, une nouvelle identité et il avait enterré ce passé sombre et tumultueux pour se concentrer sur l’avenir. Peu de gens le connaissaient, d’ailleurs, ce passé, cette vie trop courte qu’il avait eue en tant que mortel. Vingt ans, vingt pauvres années et presque les trois quarts à en souffrir. Nick aurait aimé dire que ces années avaient filé en un éclair. Comparés au siècle qu’il affichait au compteur, ce n’était que bien peu de choses, vingt ans. Mais affirmer que ces années s’étaient vite écoulé serait un mensonge. Quelques années au camp de la mort et un fardeau à porter pour l’éternité. C’était sa croix. Nick n’en parlait pas beaucoup — pour ne pas dire jamais. Ça faisait partie de lui, et en même temps, c’était un secret, une mémoire qu’il s’appliquait à taire, des souvenirs trop intimes, trop douloureux pour être partagés avec n’importe qui. Même avec Zick, il avait du mal à en parler. Il préférait se tourner vers l’avenir, éviter de se plonger dans un passif trop violent, car à coup sûr, les souvenirs le meurtrissaient chaque fois qu’il y repensait.

Nick était un leader. Extraverti et joyeux, il rassemblait les foules autour de lui et s’était naturellement établi dirigeant des raids. Pas qu’il appréciât diriger les choses, nulle envie de domination dans ses faits et gestes. Il aimait plutôt agir pour le bien et encourager les autres à le suivre dans cette direction, quitte à prendre les choses en main. Des décennies auparavant, lorsque son coeur battait encore, il n’y aurait pas cru si on lui avait dit qu’il deviendrait cet homme. Nicklaus et Nick étaient différents, ils n’était pas la même personne. Dans les camps, il avait été soumis, silencieux, malléable et timoré. Comme les autres. Leur seul point commun, c’était cette rage, cette volonté immense, puissante, de toujours tenir bon. De ne jamais lâcher prise. Sans ça, il serait mort, comme tout monde. Vaincu par la maladie, par un SS, par la faim… Il n’y avait pas de meilleure façon de mourir qu’une autre, et de toute façon, à Auschwitz, tout le monde terminait sa vie de manière misérable, brûlé dans les fours ou jeté dans une fosse. Mais lui non. Lui avait tenu bon. Et aujourd’hui encore, il tenait bon, s’accrochant à la moindre lueur d’espoir, refusant de se laisser abattre, de croire en la victoire de Tullamore et du virus. Il n’était plus seul, en plus. Il avait tellement de raisons de se battre, la principale étant Ezechiel. Là où le camp lui avait arraché sa famille, il avait aujourd’hui des amis, un amant, des proches. Tout autant de causes à défendre, de personnes à protéger. Plus jamais. Plus jamais l’horreur, la peur, la cruauté sans fin. Plus jamais l’emprisonnement, la faim, la torture. Plus jamais tous ces morts, toutes ces vies perdues, tout ce désastre. Il mourrait en défendant ses idées plutôt que de subir une vie pareille. Il se l’était promis, dès le jour où il avait posé un pied hors du camp, grimpant sur ce bateau en direction d’un nouveau continent et d’une nouvelle vie.

Nick avait confiance. Il s’en convainquait, en tout cas. Il se persuadait de croire à un avenir radieux, heureux, pour ne pas laisser l’affliction le vaincre. S’il se décourageait, tout était terminé, et tellement de gens croyaient en lui… Il s’était fait un devoir de ne pas laisser entrevoir ses inquiétudes, de laisser de côté ses doutes pour qu’en tant que leader, il puisse alors convaincre ses collègues de nourrir la même rage de vaincre. Il y arrivait. Tout du moins, il le pensait. Ce n’était pas tous les jours facile, évidemment, mais il faisait de son mieux et il ne se débrouillait pas trop mal. Parfois il y avait la fatigue, les craintes, la peur… Mais jamais le désespoir. Il en était fier. Fier de cette vie qu’il avait bâtie de ses propres mains. Fier de contribuer à la communauté d’une manière ou d’une autre. Fier d’aider les autres, lui qui avait désespérément voulu qu’on l’aide quand il était au plus bas. Il avait beaucoup reçu, dans sa vie, il était tellement reconnaissant, et il voulait rendre au centuple ce qu’on lui avait offert. Aujourd’hui, il avait retrouvé sa dignité, sa vie, son corps, retrouvé une famille, une raison de vivre. Un nom. Parfois même, il l’avouait, ivre de ce bonheur il se sentait coupable, persuadé de ne pas le mériter. Il se sentait imposteur, convaincu que d’autres, quelque part, auraient été plus reconnaissants de cette vie, auraient mieux su profiter de cette chance. Puis il repensait à son passé, au chemin parcouru, et se rendait compte au final que tout cela, il avait été le chercher lui-même, il s’était battu, accroché… Il le méritait. Oui. Il le méritait.

Main dans les poches, il remontait la rue après avoir quitté la banque de sang pour s’entretenir avec quelques employés sur les vivres qui commençaient à manquer. Perdu dans ses pensées, il planifiait déjà dans sa tête les raids à venir pour remplir les frigos et les étagères. Zick allait bientôt manquer de médicaments, aussi… Il allait devoir se mettre en quête d’une autre pharmacie à piller. Concentré sur sa route et ses objectifs, il ne remarqua tout d’abord pas l’homme qui s’était approché de lui mais les mots qui résonnèrent alors lui glacèrent le sang. Il se figea, les yeux grands ouverts et sentit son coeur plonger dans sa poitrine. Le sol sembla s’ouvrir sous ses pieds, le néant l’avala. Lui qui était mort sentit pourtant son coeur s’arrêter, l’air quitter ses poumons et l’oxygène lui manquer. Il fit volte-face vers son interlocuteur. 44587. Pas un nom. Des chiffres. Personne ne l’avait appelé comme ça depuis… Depuis… Cette période qu’il s’appliquait sciemment à taire et oublier. Sa gorge se serra, Nick Murphy sembla s’éteindre brusquement, laissant place à Nicklaus Hoffmann. À 44587. Comment était-ce possible ? De se tenir là, au beau milieu de l’Irlande, et pourtant d’avoir l’impression de remonter cent ans en arrière derrière les barbelés d’Auschwitz ? Ces yeux, il les connaissait. Il les avait vus un siècle plus tôt, dans la cour des prisonniers. Les yeux d’un gamin, comme lui. D’un jeune homme de vingt ans ou presque. Il revoyait parfaitement la scène. Des détenus à genoux, attendant l’exécution. Tout le monde rassemblé là, devant, à assister à la scène, à ce spectacle morbide en guise de leçon à retenir. Ce type vraisemblablement du même âge appuyant sur la gâchette. Le coup de feu qui part, résonne, qui effleure ses tympans avec une violence sourde. Le silence qui s’abat brutalement sur le camp. Et puis ces yeux. Ces yeux qui croisent les siens. Qui se gravent dans sa mémoire.

Comment aurait-il pu les oublier ? Il s’y était noyé un morceau de seconde en ayant l’impression d’y sombrer des heures durant. Cent ans n’avaient pas altéré son souvenir. Il en était certain comme il n’avait jamais été certain auparavant. C’était le même regard. Le même homme, devant lui. Ironie du sort, aujourd’hui aussi, comme autrefois, ils foulaient le même sol de la même prison. Auschwitz était plus petite, mais le résultat était le même. Un mur. Des barbelés. Une limite. Une frontière infranchissable. Il sentit sa gorge se serrer, les mots s’échapper de sa tête. Que faisait-il ici ? Maintenant ? Comment croire qu’ils se feraient face à nouveau ? Lui, le nazi. Et lui, le juif. Aujourd’hui dans un seul et même camp, celui des prisonnier, des survivants et des vampires. Jamais il n’avait pensé revoir un jour des gens qu’il avait connu dans sa vie humaine — si l’on pouvait affirmer qu’ils se soient vraiment ‘connus’ en se croisant simplement quelques secondes. Conséquemment, Nick n’avait jamais pensé à la façon dont il réagirait si ce moment arrivait. Il était perdu. Complètement perdu. Il lui sembla perdre l'espace de quelques secondes la notion du temps, craignant presque un instant que tout cela ne soit qu’un doux songe, que ses cents années vampiriques n’aient été qu’une rêverie diurne et qu’en réalité, il était encore à Auschwitz. C’était sa plus grande crainte. D’ouvrir les yeux et de se retrouver dans le camp. Parfois, c’est vrai, il n’en dormait pas. Il déglutit doucement et se mordit l’intérieur de la joue pour s’assurer qu’il était bel et bien dans la réalité. Bizarrement, il en fut aussi rassuré que perturbé. Et maintenant ? Et maintenant, quoi ?

« T’es qui ? » Lui demanda-t-il d’une voix rauque.

C’était une question stupide, parce qu’il le savait. Il savait pertinemment qui était cet homme. Un SS. Et en même temps, il savait parfaitement que c’était faux. Le troisième Reich s’était écroulé, Hitler avait depuis longtemps disparu, les nazis n’étaient plus. Aujourd’hui, ils n’étaient plus un juif et un SS. Ils étaient deux vampires, tout simplement. Mais c’était dur d’oublier. Dur d’ignorer les souvenirs. Dur de réprimer ce sentiment étrange qui s’emparait de lui et enserrait sa poitrine. Ça brûlait à l’intérieur, il avait mal. Un mélange d’angoisse et de colère, de tristesse, de douleur. Un mélange indescriptible qui le faisait presque grimacer. Tant bien que mal, pourtant, il soutint le regard de son interlocuteur. Inconsciemment, il posa sa main dans le creux de son bras, effleurant l’endroit-même où se trouvait son tatouage. Ces cinq petits chiffres qui ne voulaient rien dire et qui en même temps voulaient dire tant de choses. 44587. Dans sa tête, ces chiffres s’énonçaient en allemand. En polonais, aussi. Les langues du camp. Involontairement, du coup, c’était en allemand qu’il s’était exprimé, une langue qu’il n’avait pourtant pas pratiqué depuis des décennies. Il ne l’avait parlé qu’avec son Sire avant d’adopter l’anglais comme sa nouvelle langue de référence. Au fil des ans, il s’était même inventé un accent américain, effaçant toute trace de son passé germanique. Personne en le voyant ne pouvait alors se douter de son passé, car ni son nom, ni sa langue ni même son attitude ne laissaient entrevoir la moindre faille. Seuls ceux qui savaient devinaient ce qu’il cachait. Et parmi ceux qui savaient, presque aucun ne connaissait ce nom qu’il avait porté un jour. 44587.

« Qu’est-ce que tu fais là ? »

C’était la première question qui lui vint à l’esprit. Pas de ‘pourquoi as-tu fait ça ?’, ‘qu’est-ce que tu me veux, sale nazi ?’ ou autre ‘comment oses-tu venir m’adresser la parole ?’. La vérité, c’était qu’il ne lui en voulait pas. La colère qu’il ressentait était dirigée vers d’autres. Vers un tout. Vers rien. Il était en colère de ce qu’il lui était arrivé, de ce qu’il avait subi, mais aujourd’hui, même si cette colère existait encore, elle n’avait plus lieu d’être. Pourquoi ramener cent ans plus tard de vieilles rancunes sur un homme qui au final ne lui avait rien fait ? Il avait juste croisé son regard quelques secondes. Il ne pouvait pas le rendre responsable de la misère subie. Cette rencontre, justement, c’était peut-être l’occasion de tirer à nouveau un trait sur le passé, de se débarrasser de rancoeurs qui pesaient sur sa poitrine. D’avancer. Encore. D’arrêter de se retourner constamment en arrière. Finalement, oui, cette rencontre lui ferait peut-être du bien. Du moins, il tenta de s’en convaincre, étrangement plus pâle que d’ordinaire.

« Comment est-ce que tu connais mon… » Nom ? Numéro ? Non, il n’aimait pas ces mots. « Matricule ? »

Si lui n’avait pas effacé cet homme de sa mémoire, il n’arrivait pas à croire que le contraire marchait aussi. Parce que justement, oui, lui n’avait été qu’un numéro parmi tant d’autres. Un prisonnier au milieu de centaines d’autres. Pas mémorable. Pas marquant. Les livres d’histoire ne parlaient pas de lui. Nick avait été insignifiant. Pourquoi se souvient-on de lui ? Alors que lui...

« Tu étais dans la cour. » Le souvenir était parfaitement clair. Limpide comme de l’eau de roche. « Debout parmi les autres soldats. C’est toi qui a tiré. »

C’était bizarre de se dire que c’était tout ce qu’il savait d’un homme qui n’avait pas quitté sa mémoire depuis cent ans.

« C’est bien toi ? »


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Qui je suis ? Une question, brutale, mais sans agressivité. Une simple question sur mon identité. Qui je suis ? Si seulement je l’avais un jour su. Si seulement j’étais capable de le dire. Je ne savais pas. Josias. Josias Ubach. Né le 15 Avril 1931 à Berlin. Oui, c’était déjà un bon début. Mais ensuite ? Ensuite tout s’entrechoque dans ma tête. Qui je suis ? L’enfant Allemand, l’arien. Envoyé par ses parents à vivre l’enfer au sein de la jeunesse Hitlérienne. Entrainait à tuer du Juif, de l’Arabe, de l’homosexuel. Endoctriné à ne devenir rien d’autre que la machine de la machination d’Hitler. Un enfant qui ne croyait pas en ça. Un enfant qui se battait, qui s’efforçait de ne pas s’oublier malgré les coups en se souvenant d’uniquement un seul visage. Abel. Abel Cohen. Juif. Allemand avant tout. Le voisin qui me donnait des bonbons en échange des promenades avec son chien. Nazi, c’était comme ça que l’on me nommait, comme ça que l’on m’étiqueté à cause de cet uniforme que l’on m’obligeait à porter. Sans courber l’échine, la tête haute, fièrement alors qu’il me semblait aussi lourd qu’un boulet de canon. Je voulais me cacher, constamment, mais cet uniforme était pire qu’un costume de foire. On me regardait. Certains en attendant beaucoup de moi, d’autre, me montrant du doigt en hurlant ce mot, cette insulte. Nazi ! Une étiquette que je refusais. Je ne voulais pas tuer. Non. Je ne voulais pas tuer. J’étais obligé. Je n’avais pas le choix. Je crois que je ne me suis même rendu compte de ma cigarette qui est venu me bruler les doigts, se consumant toute seule alors que je ne pouvais te quitter du regard malgré la honte. Qui je suis ? qu’est-ce que je fais là ? J’en sais rien… Crois-moi 44587, j’en sais rien. Je voudrais pouvoir te répondre. Mais la réponse, je ne l’ai pas. Non. Je ne l’ai pas.

J’étais là, marchant sur ce chemin, rentrant chez moi. Et c’est toi qui m’a appelé. Je t’ai vu. Reconnu. Comme cette soirée-là dans la cours. Comment je connais ton matricule ? Peu importe. C’est tout ce que je sais de toi. C’est… C’est Dante qui me l’a dit. Ou peut-être bien que j’avais cherché à savoir. Ludwig peut-être ? C’est flou dans ma tête. Mais je le connais. Je le connais parce que ton visage il ne s’est jamais effacé de ma tête. Jamais. Tu semblais tellement fort et moi tellement… Faible. J’aurais dû ne jamais tirer. J’aurais dû rester fort et les laisser m’achever. Bien que ne soyons pas stupide. Mon sacrifice aurait servi à quoi ? Il serait mort de toute manière. Je le sais. C’était une évidence. Une certitude. Le choix, je ne l’avais pas plus que toi. Oui, c’était moi qui a tiré. Un coup. Violent. Assourdissant. Inconsciemment le son revient se fracasser dans mon crâne. Fermant les yeux pour effacer cet instant, ce souvenir, venant porter mes mains contre mes tempes pour me les masser. Sursautant presque à cause de la réalité de l’instant. J’ai tiré. Et je crois que je ne me le pardonnerais jamais. Je crois que… C’est ce jour où l’innocence à quitter mon corps pour ne laisser place qu’un ce cadavre émotionnel que je suis devenu. Les prémisses de ce qui adviendrait de ce jeune homme que j’étais. Cette nuit… Elle a été dure. Il y a eu ça. Mais ensuite… ensuite il y a eu le reste. La culpabilité. Les insultes. Les critiques. Les coups, encore et encore et encore. Et le viol. La violence des coups de reins de Jörgen. Est-ce que je m’étirais ça ? Etre punis pour regretter le geste ? Celui d’avoir tué un… Un être humain ? Parce qu’humain, c’est ce que vous étiez. Vous aussi. Et on m’a maltraité pour ça. Pour l’avoir pensé. Pour l’avoir hurlé. Mais ça… Ca tu l’ignore 44587. Parce qu’à tes yeux, je ne suis sans doute rien de plus que ce nazi.

Alors oui c’était moi dans cette cour. C’était moi qui avait tiré, mais si tu savais quel souvenir j’en garde. Rien de bien glorieux. J’ai laissé tomber mon mégot, m’en rallumant une dans le même élan. J’étais perturbé, paniqué. Terrorisé. Ma tête me hurlait de me barrer, mais mes jambes refusaient de bouger. Je t’avais rêvé tellement de fois si tu savais. Juste pour avoir croisé ton regard. Ses yeux remplis de haine, remplis de détermination. Comment tu avais fait ? Comment tu avais tenu ? Comment tu n’avais pas flanché ? J’aurais pu moi, avoir une belle vie. Faire ce que l’on me disait de faire sans broncher, mais au final je l’ai refusé. Je l’ai refusé parce que je n’y croyais pas. Parce que la guerre me faisait peur, parce que tout ça ne voulait rien dire pour moi. Abel Cohen était un homme comme un autre. Il m’aimait. Il avait toujours été plus présent que mes parents et cet homme est mort. Mort dans les camps. Comme toi tu aurais dû l’être. Lui on n’a pas pu le sauver. Je n’ai pas pu l’aider alors que je l’aimais. Il était mon ami, ma béquille, un grand-père à mes yeux. Je l’aimais sans doute bien plus que je n’ai aimé mes propres parents. C’était de ça que je voulais te parler. C’était ça que je voulais te dire. Te faire comprendre qu’on n’avait pas tous été les mêmes. Te faire savoir que ce n’était pas ma décision, pas ma volonté. Mais les mots. Ils ont refusé de sortir. J’étais comme tétanisé devant toi. Comme paralysé. Des choses, j’en avais tellement à te dire, mais pourtant rien ne voulait sortir. Rien ne voulait éclater. Je venais de m’allumer une cigarette, et même la fumer me semblait déplacé. J’ai pourtant tenté de faire un pas en ta direction. Tu semblais allé bien. Tu étais propre sur toi, et je pouvais sentir l’odeur de ton shampooing jusqu’ici. Là où c’était moi qui était dégueulasse. Portant un jean trop grands, troué, tâché et un vieux T-sirt. Les cheveux en batailles. Situation inversée.

« J’avais pas le choix… Je… Non… J’avais pas le choix… »

Le choix, on l’a toujours. Le Colonel von Stauffenberg l’avait fait lui ce choix, en commanditant le premier attentat contre Hitler. On l’avait fusillé pour ça, mais il avait fait le choix de se battre pour ses convictions. Moi, je ne l’avais pas fait. J’avais tiré parce que j’étais faible. J’avais tiré parce que j’ai eu peur. J’avais tiré parce que… Parce que j’étais obligé de le faire… Les images, elles sont revenues, soudainement, brutalement. Les démons d’un passé qui continue de me hanter trop fort. Des cauchemars que je fais encore, constamment. Le coup de feu, la vision de la balle qui vient s’exploser dans le crâne du condamné. La couleur du sang mélangé à la cervelle. Ce son, lourd, d’un corps qui s’effondre sur le sol. L’odeur nauséabonde de ce corps. Une odeur de mort, de putréfaction, de pourriture. On m’avait emmené là-bas pour apprendre, et au final ? Au final ça n’a fait que de me donner le coup de grâce. Une journée je suis resté. Et toi ? Toi ça a duré des années. Comment ? Comment tu as fait ? Je ne comprends pas. J’ai senti les larmes me monter aux yeux. C’était trop pour moi. Hypocrite sans doute. Tu avais souffert bien plus que moi, je n’avais pas le droit de me trouver des excuses. Je n’avais pas le droit de t’en demander d’ailleurs. Mais pourtant c’était ce que j’étais venu chercher. C’était ce dont j’avais besoin pour enfin tourner cette page qui refusait de se tourner. Allemand. C’était ce que l’on était tous les deux. C’était dans cette langue qui était la nôtre que l’on échangé. Naturellement. Sans se poser de question. Une même nationalité, un même pays, mais pourtant, autrefois dans des camps tellement différents. La vérité était que… Je ne savais même pas quoi dire pour te faire comprendre combien j’étais désolé. Désolé d’avoir essayé de me battre, mais désolé d’avoir été trop faible pour réellement le faire. Je n’étais pas comme eux. Mais pourtant…

« Ils avaient pas l’droit de vous faire ça… Ils… Ils avaient pas l’droit de… Nous faire ça. »

Nous. M’incluant dans la cruauté humaine dont avait preuves les nazis de l’époque. Toi à cause de tes origines, de ton nom, de ton histoire familiale. Moi, à cause des convictions de mes parents. Des convictions qui n’étaient pas les miennes. Des idéaux nés et préconçue pour remonter l’entreprise de mon père. La vérité était que peu importait dans quel camp nous étions, c’était un truc que l’on nous avait imposé. A tous les deux. Clignant des yeux c’est une larme qui a finalement coulée le long de ma joue. Purpurine. Rouge. Sanguine. Vampire. C’était ce que l’on était devenu. Deux âmes perdues, égarées, mutilées, qui finalement se retrouvaient.

« J’suis tellement désolé j’voulais pas tiré… Putain j’voulais pas… J’avais pas l’choix… Non… J’avais pas l’choix… »

J’avais pas le choix… Répétant en boucle ces mots. Des mots amère, acides à la fois. Reflet d’une culpabilité qui refusait de me quitter. Un son. Celui d’un coup de feu. Un autre. Celui d’un corps qui tombe. Un geste… Une obligation qui au final n’a fait que me hanter tout au long de ma vie. Au final. Peu importait notre camp. La guerre. Les images. Les souvenirs, on n’oublie pas. On apprend à vivre avec. C’était le poids d’un fardeau que l’on vous avait imposé… Pas notre décision. Pas la mienne.



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Not revenge and regret


Et le choix, est-ce qu’il l’avait eu, lui ? Est-ce qu’il avait eu le choix, quand on l’avait arraché de son lit pour l'expulser dans un train en partance pour nulle part ? Est-ce qu’il avait eu le choix, quand on l’avait jeté dans ce camp en lui disant que désormais c’était ça, sa vie ? Non. Le choix venait d’ailleurs. D’en haut. D’une chose qui les dépassait tous. Qui les avait tous perdus. Marquant l’humanité d’une tragédie sans nom que l’histoire n’oubliera jamais. Nick voulait bien y croire, quand on lui disait que d’autres que lui n’avaient pas eu le choix. Traître à sa race ou SS au service d’Hitler, le choix était vite fait, non ? Alors oui. Peut-être bien qu’il n’avait pas eu le choix, ce gamin pas plus vieux que lui, au milieu de la cour de la prison. L’instant avait semblé durer des heures, à le voir le doigt sur la gâchette, à retenir son souffle en attendant le coup de feu. Une éternité à ressasser ces quelques secondes, à se demander ce qu’il avait vu au fond de ce regard perdu. C’était la première fois qu’il avait surpris un tel éclat d’humanité dans les yeux d’un SS. Ces militaires qu’il ne comprenait pas, qu’il aurait voulu questionner, quitte à les torturer pour leur arracher des réponses. Combien de fois avait-il espéré ça ? Sur sa couche trop dure, dans ce dortoir nauséabond, priant pour qu’un jour ces soldats leur expliquent, priant pour que quelqu’un daigne enfin leur dire la vérité sur ce pourquoi. Pourquoi ces massacres. Pourquoi cette cruauté. Pourquoi ce monde. Ne pas savoir le rendait fou, subir ce traitement sans le comprendre l’avait presque rendu cinglé. Dans les camps, il n’y avait plus de logique, plus de raison. Plus rien. C’était un endroit hors des sentiers, hors des limites. Loin du temps et des règles, où les secondes s’étiraient telles des heures, ponctuées de douleur, de coups, de tristesse et de misère. Jamais personne n’avait daigné leur donner la moindre explication. Il avait juste subi. Subi sans rien savoir.

Honnêtement, il se sentait bizarre de repenser à tout ça. Évidemment, en confiant son passé à Zick ou à Léandre, il avait bien dû se replonger dans quelques souvenirs, mais c’était différent. Contrôlé. Aujourd'hui, il sombrait brutalement dans un passé qu’il pensait très loin derrière lui, avec une violence sourde. Assommante. Étourdissante. Toisant son interlocuteur, il l’examina du regard, curieux, à se demander comment il en était arrivé là. Que s’était-il passé pour lui, depuis Auschwitz ? Quel chemin avait-il parcouru, depuis la fin du troisième Reich ? Il essaya d’imaginer sa vie, tenta de visualiser son passé, mais rien ne lui venait en tête, hormis les uniformes impeccablement taillés des militaires. Il en eut la gorge serrée, de le réduire à son ancienne appartenance à l’Allemagne, lui qui avait été réduit à ses origines. Dans les camps, il s’était toujours cru meilleur qu’eux, doté d’une morale, d’un cœur et de sentiments, mais à lui reprocher des choix qui n’étaient même pas les siens, il se sentit misérable. Après tout, à l’époque, c’était un enfant. Un foutu gosse qu’on obligeait à tuer. Alors non. Ils n’avaient pas eu le droit de lui faire ça. De leur faire ça. Ce sentiment d’injustice et de rage gronda en lui puissamment, comme lorsqu’il s’allongeait enfin dans le dortoir, harassé par des heures de travail. Cette sensation sourde et grondante qui pulsait au rythme de ses battements de cœur, qui lui soufflait de tenir bon, de ne pas abandonner. Jamais. Nick secoua la tête, comme pour confirmer ses paroles. Il était bizarrement ému de l’entendre de la bouche d’un soldat. Soulagé qu’enfin on reconnaisse sa souffrance, cette injustice, ce non-sens. Apaisé qu’un SS lui dise en face que tout cela n’aurait pas dû avoir lieu. Il aurait voulu que cet homme lui dise tout cela avant. Qu’il vienne le voir dans le camp pour lui confier sa propre douleur, qu’il lui avoue qu’il n’avait pas le choix. Les choses auraient probablement été différentes, s’il avait su que dans le camp adverse d’autres personnes subissaient cet enfer.

« Merci. » Souffla-t-il, tout retourné.

Merci de lui dire ça. Merci de cette humanité qui lui avait tant manquée, il y a cent ans. Il se sentit comme soulagé d’un poids, comme si cette rencontre rouvrait des blessures profondes pour mieux les panser. C’était douloureux et libérateur. Et alors qu’il sentait une boule se former dans sa gorge, il fut surpris de voir son vis-à-vis pleurer. Ils étaient comme reliés. Rassemblés par un passé à la fois tellement différent et tellement semblable. Réunis à travers cette même douleur, cette plaie béante, encore ouverte, cette cicatrice permanente dans leur âme. Comment croire qu’un jour il verrait un SS pleurer et demander le pardon, lui qui les avait vus maltraiter chaque jour les prisonniers, sans pitié, sans compassion, sans humanité ? Il s’était demandé combien ces actes pouvaient peser sur la conscience, comment ces hommes faisaient pour se lever tous les matins et accomplir leur besogne de bourreau. Il s’était demandé comment ils faisaient pour ne pas faillir, alors qu’aucun des surveillants n’avait jamais montré la moindre faiblesse en distribuant les coups. Il s’était demandé ce qu’il y avait en eux; une conscience vide de toute morale ou bien rien du tout, juste de la haine et du mépris ? Il avait un semblant de réponse aujourd’hui et il en était presque désolé, car là où lui avait traîné sa douleur et sa tristesse pour les changer en courage, cet homme avait transporté sur son dos le poids de la culpabilité pendant toute sa vie. Et même si Nick avait maudit tous ces hommes, même s’il leur avait souhaité le pire, lui qui avait subi l’horreur, il se sentit mal pour lui. Ne pas avoir le choix et le payer pour l’éternité, c’était terrible. Si certains ne méritaient pas le pardon, d’autres, au contraire, méritaient une autre chance. Lui s’en était offerte une, en délaissant son nom et son identité, en quittant le continent pour une autre existence. Pourtant, lui aussi avait fait des erreurs, là-bas, dans ce cas. Même en étant prisonnier. Volant les chaussures d’un de ses camarades. Refusant de partager son repas. Ignorant la douleur des autres. Et malgré tout, cette deuxième chance, il l’avait eue.

« Ce n’est pas à moi que tu dois demander pardon. » Sa voix était calme. Posée. Juste un artifice. Il était presque sur le point de défaillir. « Mais si tu veux savoir, je ne t’en veux pas. »

Je ne t’en veux pas. Il peinait à croire que ces mots sortaient de sa bouche. Pourtant, ils étaient sincères. Vrais. Il ne lui en voulait pas. Pas à cet homme en particulier. Il en voulait à l’humanité d’avoir laissé ça arriver. Il en voulait à Hitler, d’avoir développé cette idéologie destructrice. Il en voulait à ceux qui lui avaient arraché sa famille. Mais cet homme ? Ce gamin qui avait tiré sur un prisonnier, comme tant d’autres avant lui, et tant d’autres après lui ? Non. La rancœur l’aurait étouffé, s’il devait en vouloir à tant de gens, même si pendant longtemps il s’était persuadé de tous les maudire. Il se rendait compte de la vérité aujourd’hui et le dire à voix haute le rendait plus léger. Décidément, cette rencontre était irréelle. Il aurait presque pu penser qu’il délirait, qu’il n’était pas vraiment en train de vivre ça. Il ne se serait jamais douté rencontrer un fantôme de son passé aujourd’hui. Si on lui avait dit qu’il reverrait un SS pour lui proférer des paroles pleines de bonté, il aurait ri à gorge déployée, mais en ce moment-même, il n’avait pas la moindre envie de rire. Bien au contraire. Il était… Choqué. Perturbé. Ému. Il était plein de choses à la fois, alors que cet homme bousculait des années de conviction. Nick passa la main sur sa nuque en cherchant quoi lui dire et finalement, il trouva facilement de nouveaux mots à lui confier.

« Au fait, mon nom… Mon vrai nom… C’est Nick. » Pas son nom d’esclave. Pas son matricule de prisonnier. Son véritable nom, qu’il avait adopté depuis des décennies. « Et toi ? »

Il avait envie de s’intéresser à cet homme. Un ancien soldat qui n’avait pas oublié son visage et qui demandait le pardon en pleurant ne pouvait qu’être digne d’intérêt. Il voulait lui montrer qu’il souciait de lui, pour le remercier de s’être soucié de lui. Cet homme n’en avait probablement pas conscience, mais ça comptait énormément pour Nick. Ce qu’il venait de faire… Ces quelques mots… Tout cela allait changer beaucoup de choses, pour l’ex-prisonnier des camps. Même cent ans après.

« Tu t’es toujours souvenu de moi... » Ça ressemblait à une question sans en être une. « Depuis toutes ces années… » Il n’arrivait pas à croire que tant d’années s’étaient écoulées. Il avait l’impression, en cet instant, que Auschwitz datait d’hier. « Les autres prisonniers aussi ? Tu n’as oublié aucun visage ? »

Ce n’était pas qu’il voulait savoir s’il était spécial ou non… Il était juste impressionné par la mémoire de cet homme, pour qu’il retienne une existence aussi quelconque que la sienne. Qu’un prisonnier se souvienne d’un geôlier, c’était différent que le contraire. Il y avait bien moins de SS dans les camps que de prisonniers. Nick lui-même avait pour la plupart oublié le visage de ses camarades pour ne se souvenir vaguement que de ses bourreaux. Cet homme était parmi les rares dont il pouvait parfaitement reconstituer les traits dans sa tête… Et le seul dont il se souvenait du regard, de ces yeux à l’expression indescriptible qui l’avaient marqué à vie.


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Merci. Un mot, simple, court, qui pourtant signifie tant de choses à la fois. Merci de quoi ? D’être venu m’excuser ? De lui demander pardon ? Je n’en sais rien. J’ignore si j’aurais préféré le voir dégainer, le voir me hurler dessus, en fait, j’ignore ce que je suis venu chercher, la réponse que j’attendais. J’en sais rien. Au final, la vraie question n’était pas celle de se soucier de qui nous étions. Personne ne nous connaissait vraiment. On était ce que l’on voulait que l’on soit, et non pas, ce que nous devions êtres. Dante me l’avait appris. Dante m’avait rassuré maintes fois en me disant que ce garçon qui avait tiré sur cet homme dans la cours, ce n’était pas moi. C’était un innocent qui n’avait pas eu le choix. Un innocent qui au final, est devenu bourreau pour simplement sauver sa peau. J’étais jeune, j’avais peur, j’étais terrifié. Appuyer sur la détente, un acte, une action qui pourtant m’avait marqué à vie. Je l’avais regretté, j’avais regretté de ne pas avoir été fort, de ne pas avoir fait ce que la résistance avait fait. Sophie et Hans Scholl, le Colonel von Stauffenberg, et encore pleins d’autres. Nous vivions dans un monde de fous, diviser entre l’humanité et l’instinct de survie pour beaucoup. Les colabos qu’on les appelé. Des lâches qui avaient donné des noms pour assurer leur sécurité, au final, qui a le droit de juger ? C’est facile de dire « moi j’aurais résisté » quand on n’y était pas. Moi j’étais jeune quand on m’a trainé dans la jeunesse Hitlérienne, bien trop jeune. Ma force a été celle de ne pas les laisser me formater. Mais quant à résister ? C’était une autre histoire. Mais les regrets, ils ne partent jamais. Cette haine, cette colère que l’on ressent envers soi-même. Dante disait que je l’avais fait. Résister. A ma manière. Et que c’était déjà une très belle chose. Que j’étais bon, et non pas mauvais. Mais Dante disait-il la vérité ? Il ne l’a pas toujours fait, alors ça me fait douter.

Tous ces milliers de visages, tous ces gens, tous des innocents condamné, jugé pour avoir une religion incomprise. Une haine injuste envers un peuple qui ne demandait rien à personne. Tout ça pour quoi ? Remonter une économie en baisse ? Hitler a relevé l’Allemagne. Oui, Hitler a donné à l’Allemagne ce qu’elle a eu après, mais a quel prix ? Est-ce que ça en valait le coup ? Non. J’en suis pardonné. Tu ne m’en veux pas. C’est ce que tu dis. Mais moi ? Moi je m’en veux encore et je ne peux pas aller contre ça. Je n’arrive pas à tourner la page. Je n’arrive pas à oublier le son de ce coup de feu. L’odeur des crématoriums, la puanteur même qui émanait de ce lieu. La sensation de cette peur qui tordait les entrailles de chacun. Peut-être bien que j’avais moi-même subis un certain choc post-traumatique alors que je ne suis resté que quelques jours. Nick. C’est ton nom. C’est comme ça que tu te présentes. Nick. Ce nom, je le grave dans ma mémoire. M’y accrochant sans trop savoir pourquoi. Nick. Sans doute un diminutif. Non. Ca ne sonne pas Allemand. Allemand je le suis. Changement d’identité très certainement, pour un renouveau. Peut-être que j’aurais dû changer moi aussi. Peut-être que j’aurais pu essayer, mais j’avoue, je n’y ai jamais pensé. D’un revers de manche je suis venu essuyer les larmes qui avaient enfin cessé de couler. Essayant de me calmer, de ne me réconforter rien qu’à la douceur de tes mots. Tu avais l’air sincère. Et c’était tout ce qui importait. Tout ce qui comptait à mes yeux. J’avais fait beaucoup d’erreur en tant qu’humain, encore plus en tant que vampire. Je savais que quelque chose clochait chez moi. J’ignorais quoi. Mais je faisais de mon mieux pour ne pas dépasser des limites que je ne voulais plus franchir. Alors oui, ça comptait. Ca comptait tellement pour moi tout ça. Tout ce que tu me disais. Bien plus que tu ne devais le penser.

« Josias. »

Un nom. Tout simplement. Rien de plus, ni de moins. Mon identité. Un nom ne restait qu’un nom, mais ça aidé à mettre une identité sur la personne. Ca nous permettait de savoir un peu plus sur un inconnue, de se dire qu’on le connais, même si on ne sait rien, simplement le stricte minimum. C’était bien suffisant. Tu semblais surpris. Surpris que je me souvienne de toi. De ton visage. De tout ça. Si j’avais oublié les autres ? Non. Certains oui, mais pas tous. Tout ce que je sais c’est que ton regard m’avait marqué. Cette colère dans le fond de tes yeux, cette envie de combattre, de tenir debout, coute que coute, peu importe ce que pouvait te compter. Tu semblais refuser de te laisser abattre, et tu avais raison. Regarde ce que tu es devenus. Tu sembles représenter le bien incarné. Cette personne en qui on peut avoir confiance sans chercher plus loin. Machinalement, j’ai enfoncé une main dans la poche arrière de mon baggy, en tirant mon portefeuille. D’une main presque tremblante, j’en ai tiré un cliché. Un portrait. Abel. Cet homme qui avait toujours été bien plus qu’un voisin à mes yeux. Un confident, un ami, un parent. Il était comme mon grand-père. Je l’aimais, et jamais je ne l’oublierais. Dante m’avait parlé de lui. De ce qu’Abel avait fait pour que l’on me protège. C’était lui, qui avait conduit Dante jusqu’à moi. C’était lui, qui m’avait sauvé. Fixant le cliché, j’en ai eu le cœur brisé. Il me manquait tellement. A chaque instant. A chaque moment. Tous les jours. J’aurais tout donné pour pouvoir le sauver lui, mais je n’ai pas pu. Il était bien trop vieux, bien trop faible. Bien trop malade. Dachau a eu raison de lui, comme beaucoup d’autres après lui, qui fut l’un des premiers déportés de l’histoire. C’était en 38. C’était il y a tellement longtemps. C’était tellement… Bien avant la Shoa. Tellement bien avant tout les autres massacres. Je t’ai tendu cette photo, une boule dans la gorge. Tout a commencé avec lui. Tout est parti de la lâcheté de mon père. Abel aurait donné sa vie pour moi, et moi… Je n’ai rien pu faire pour l’aider lui. J’étais encore si jeune en 38.

« Il s’appelait Abel. Abel Cohen. Il habitait la maison juste en face de la mienne dans un quartier choc de Berlin. Je passais mon temps chez lui quand j’étais gosse. Le dimanche matin on allait promener Colonel ensemble. Son Berger Allemand qui me semblait si grand à l’époque. »

Abel Cohen. Un nom. Juif. Qui en disait long sur ce qui lui était arrivé. Je ne sais pas pourquoi je te racontais tout ça. Pour me justifier ? Non. Je n’avais pas à me justifier. Je pouvais sentir des sanglots dans ma voix. En parler, ça ne soulageait pas. J’avais haïs mes parents pour ce qu’ils avaient fait. Pour l’avoir dénoncé. Pour l’avoir conduit à la mort. Tout simplement. C’était dure d’en parler. Mais tu avais posé une question, et je me devais d’y répondre. Des visages. J’en avais oublié. Beaucoup. Mais ceux qui me restaient en mémoire ne s’était jamais évaporé. Pas une seule seconde. Comme pour me donner le courage de continué je me suis assis sur la marche d’un perron qui se trouvait là. T’invitant à me suivre, sortant mon paquet de clope pour m’en allumer une avant de te le tendre. La situation était étrange, tellement improbable. J’en avais conscience. Vraiment. Jamais je n’aurais pensé ça possible un jour. Revivre et me souvenir d’un passé que j’essayais d’enterrer tant bien que mal. J’ai recraché un nuage de fumée avant de continuer. Presque naturellement. Machinalement.

« Abel était comme un grand-père pour moi. Jusqu’au jour où mon père fit la rencontre d’Adolphe Hitler en personne, juste avant son élection. Ubach. Josias Ubach de mon nom complet. Si tu vivais à Berlin t’as sans doute entendu parler de nous. Mon père était… Soit disant important. Il présidait volkswagen. A l’époque l’automobile se cassait la gueule et il a fait un pacte avec le Diable en personne. Les premiers camps ont vu le jour en 38. Dachau fut l’un des premiers. C’est à cette époque que les rafles ont commencée. Mon père a alors dénoncé Abel pour prouver sa loyauté envers Hitler. Il avait 72 ans, et aucune chance de s’en tirer. Ce jour-là je me suis jeté chez lui pour l’avertir mais il était trop tard. On m’a arraché à lui. Il fut envoyé à Dachau et moi, dans les rangs de la Hitlerjugend. J’ai été jugé comme étant la honte de la famille pour soutenir les juifs. J’ai… J’ai essayé d’en sauver. Mais les coups, les humiliations, j’étais jeune et tellement… Humain. Après ce que tu as vu dans la cours j’ai tenu tête à d’autres. Ils m’ont violé, tabassé, laissé pour mort. C’est là où… J’ai rencontré mon Sire. Dante m’a sauvé. On est parti à Rome et la suite… Vaut mieux pas que tu la connaisse. »

Mon histoire, ma vie, ce qui m’avait conduit là ce soir-là, à Auschwitz. Pour créer la Shoa il avait fallu que l’homme déshumanise les autres, une chose que je n’ai jamais réussi à faire et qui m’a conduit à être perdu d’avance. Mais le plus triste dans cette histoire, c’est de réaliser plus tard que je n’étais pas le seul. Beaucoup d’homme de la Hitlerjugend se sont donné la mort des années plus tard. N’arrivant pas à vivre avec les démons de leur passé. Parce qu’on se souvient de tout. Des coups, des humiliations, des cris. Non. On n’oublie jamais rien. C’est ça le plus dure. Maintenant tu savais… Oui, tu savais que tu avais en face de toi. Un nom qui autrefois avait son importance. Un nom qui avait été inscrit dans la liste des alliés d’Hitler, une famille qui avait sans doute dénoncée bien plus de juif que quiconque pour sauver leur soit disant honneur. Mais je n’étais pas comme ça. Je n’étais pas comme eux. J’ai essayé de rester humain. Jusqu’au bout… Malgré certaines failles. Malgré certaines horreurs. Je ne te mens pas quand je te dis que je n’avais pas le choix. Crois-moi, si j’aurais pu agir autrement je l’aurais fait. Parce que je portais le nom de mes parents, on attendait plus de moi. Et c’est tellement compliqué de rester qui on est après s’être fait tabassé. Encore moins… quand on est qu’un enfant.






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Forgive and forget

Not revenge and regret

Nick prit délicatement la photo, l’examina, avant de relever le visage vers Josias, curieux. C’est dans un silence religieux qu’il écouta l’histoire de cet homme, le cœur serré par les souvenirs. Berlin. C’était si lointain et si proche à la fois. Bizarrement, il avait des souvenirs très clairs de cette ville. Il revoyait la boutique à l’angle du quartier, avec ses moulures élégantes et fleuries. La rue pavée qui remontait jusqu’à leur petite maison d’ouvrier. Un endroit modeste, sans fioriture. Les meubles en bois usés par les années. La cuisine étriquée dans laquelle sa mère préparait de bons petits plats. C’est dans un état presque second qu’il rendit la photo à Josias avant de le suivre, toujours ahuri par cette rencontre improbable. Nick se laissa tomber sur la marche à côté de lui, acceptant la cigarette sans un mot, pour ne pas l’interrompre. Pendu aux lèvres de son vis-à-vis, tellement à l’affût du moindre son qu’il entendait presque le tabac de sa cigarette se consumer doucement. Hypnotisé par la lumière rouge et vacillante au bout de ce bâtonnet. Yeux fixés sur le visage de Josias, il observait ses lèvres s’animer, replongeant un peu plus dans son passé au moindre de ses mots. Il ne savait même pas pourquoi il lui racontait ça. Pour s’apitoyer sur son sort ? Lui prouver que lui aussi, membre de la jeunesse hitlérienne, avait souffert ? Nick en doutait. Peut-être était-ce simplement pour évoquer des souvenirs que d’autres, d’une époque différente, n’auraient pas compris. Peut-être était-ce simplement pour combler le silence. Ou pour que Nick voie un peu plus que l’élève d’Hitler. Il était vrai qu’à l’époque, il aurait été un peu plus difficile pour lui de comprendre ça. Comme quand la voisine de sa rue avait cessé de lui parler du jour au lendemain et qu’une amitié de quelques années avait volé en éclats au nom d’une idéologie qu’un gamin ne pouvait pas comprendre.

« Je suis désolé. » Et désolé, il l’était réellement. Josias avait été comme lui. Un dommage collatéral. Une âme en peine de plus dans cette guerre sans égal. « Au moins, ça s’est bien terminé pour toi, non ? »

Nick osa lui adresser un sourire timide. Il supposait que puisque Josias était en vie, les choses allaient bien. Il l’espérait, en tout cas. Il ne voulait pas traîner avec lui une haine sourde et violente, il voulait oublier, s’en libérer. Il voulait souhaiter le meilleur à cet homme et se défaire d’une partie de son passé. Alors que les Tullamore régnaient sur l’Irlande, Nick songeait que ce n’était pas le moment de raviver une rancune vieille de plusieurs décennies. Dans un temps de guerre, parfois, peut-être, il était bon de faire de vieux ennemis des alliés. C’était fou comme on relativisait quand tout allait mal. Alors que le monde tombait en ruines, qu’une menace planait au-dessus de vampires, il aurait été vain de se retourner contre l’un des siens. Pourtant, dieu sait combien il en avait rêvé. Partagé entre sa douleur et sa colère, il avait tellement maudit les allemands, les soldats d’Hitler, il avait fantasmé leur souffrance et souhaité leur fin, il avait imaginé sa revanche sous tellement de formes, avant de finalement se calmer. Faisant le deuil de son autre vie, en devenant Nick, il avait su laisser ça derrière lui. C’était Nicklaus qui voulait ça. C’était Nicklaus qui avait envie de prendre Josias par le col, de le secouer et de lui dire d’arrêter de se plaindre. Mais Nicklaus n’était plus. Il avait disparu. Nick souffla pensivement quelques volutes de fumée. Il avait l’impression que sa gorge le brûlait. Que la fumée s’accumulait dans ses poumons, qu’il étouffait. Il se revoyait devant les fours du camp, à avaler les cendres des défunts à force de jeter les corps dans le feu. C’était exactement cette même sensation. Il ferma les yeux en tentant de reprendre contact avec la réalité, tapotant sur sa cigarette d’une main tremblante.

« Moi… Je me souviens de tout. » Commença-t-il d’une voix mal assurée. « La nuit de cristal. Le train. L’odeur. La vie là-bas. » Sa langue était lourde et râpeuse. Il avait l’impression de s’écorcher le palais à chaque mot. Il n’aimait décidément pas parler de ça. Même cent ans après. La douleur ne s’oubliait pas. Plus sourde et plus forte à chaque seconde, plus intense alors que les souvenirs se ravivaient dans son crâne. Nick coinça sa cigarette au coin de ses lèvres pour remonter la manche de son pull et exhiber le tatouage. 5 chiffres sombres. Sa peau picotait, comme juste après qu’on ait encré son bras, la sensation de l’aiguille dans sa chair encore claire dans sa tête. Il n’avait jamais aimé cette marque, et pourtant, il avait pris soin de bien la garder. Il était ce non-sens. Il avait envie d’oublier. Il ne voulait pas oublier. Il avait toujours mal. Il n’avait plus mal. Son pouce souligna doucement la suite de chiffres. « On n’oublie pas ce genre de choses. » Quel que soit le camp, en fait. Jeunesse hitlérienne. Prisonnier. SS. On ne pouvait décemment pas oublier de telles images. Il lui arrivait parfois encore d’en rêver. De presque sentir sous son dos la raideur désagréable des couches en bois du dortoir. Il faisait ce cauchemar, des fois. Il ouvrait les yeux au milieu du camp, parmi les prisonniers, comme s’il avait simplement imaginé cette vie, comme s’il n’avait jamais quitté cet endroit, comme si la guerre ne s’était pas terminée. C’était sa plus grande peur. Une terreur infondée et un peu bête, certes, mais une peur quand même. Sans Ezechiel, il ne sait pas comment il aurait fait. Il avait survécu à la mort de Suzy, à la trahison, à la disparition de Maddy. Mais à une autre guerre ? Seul ? « Il y a de quoi devenir dingue. »

Nick secoua doucement la tête. Parfois, oui, il se demandait par quel miracle il avait réussi à continuer de marcher droit. Par quel miracle il n’avait tout simplement pas sombré dans une folie sans nom. Ça arrivait. Lorsque l’on vivait des événements si traumatiques. Nick en avait vu, des hommes perdre la tête, incapable d’oublier la guerre, incapables de surmonter les horreurs vécues. Triste. C’était le mot. Il était tout simplement triste de toute cette violence. Le temps estompait avec peine les ravages de la douleur. Il soignait tant bien que mal les blessures invisibles. Mais les cicatrices, elles, restaient. En permanence. Indélébiles, ancrées dans l’âme-même, ne disparaissant malheureusement pas avec son identité du passé. La plupart du temps, Nick parvenait à les oublier. A ne pas y penser. Il avait, heureusement, des amis chers pour l’aider à se distraire de sa mémoire. Il avait Zick. Il avait l’amour. Quelque chose qu’il n’aurait jamais pensé retrouver un jour, quelque chose, justement, qu’il avait eu peur de retrouver. Il en avait trop souffert pour de nouveau prendre le risque. Et pourtant… Pourtant, il avait choisi de nouveau prendre le risque. De s’installer avec Zick, de lui ouvrir son cœur, de recommencer une histoire. C’était grisant et effrayant. Mais il se sentait tellement vivant, à ses côtés. Il en oubliait tous ses soucis. De toute façon, se lamenter ne changerait rien. On ne pouvait pas changer le passé, mais on pouvait construire l’avenir. Et même si Nick avait peur, il voulait se battre pour un avenir meilleur. Radieux. Pour le bonheur de Zick mais aussi pour le sien. Égoïstement. Il avait envie de regarder derrière lui un jour et de constater le chemin parcouru, d’être fier de lui. Il faisait tout pour. Être quelqu’un de bien, ce n’était jamais facile, mais ça en valait la peine.



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Tu te souvenais de tout. C’était tout ce que je retenais de ce que tu me disais. De tout ce qui c’était passé. Des évènements jusqu’à cette odeur qui m’avait écœuré en si peu de temps. Je n’avais connu les camps qu’une journée. Une journée durant laquelle on m’avait brisé pour ne pas comprendre. Pour avoir voulu aider. Pour avoir hésité à tirer. Comme tu dis, c’est à en devenir dingue, et dingue, je le suis devenu. Quand j’ai quitté Dante, quand je suis parti à cause de ce mensonge. Je n’avais pas conscience que la seule chose que mon Sire désirait c’était me protéger. Me préserver de mes démons. Je n’étais pas prêts à affronter le monde. J’avais honte. Je n’assumais pas. Il avait beau me répéter que ce n’était pas de ma faute, que je n’avais pas eu le choix, rien n’y faisait. Parce que si, on a toujours le choix. Moi j’ai essayé. J’ai juste essayé. Mais ensuite ? J’ai eu peur, j’étais lâche, et j’ai fini par céder. « Fais-le petit… Ca va aller… Je te pardonne, tu n’as pas le choix. » Les derniers mots du condamné que je n’oublierais jamais. Je m’en suis voulant, j’aurais dû retourner ma propre arme contre moi, coller ce putain de canon sur ma tempe et tirer. Mais je ne l’ai pas fait. Il était condamné. Il serait mort l’instant d’après. Lui et sans doute bien d’autre pour servir d’exemple. J’ai tué un homme. Mais peut-être que j’en ai sauvé d’autre. Peut-être, je n’en sais rien. De toute manière à quoi ça sert de ressasser le passé ? J’ai ranger la photo d’Abel à sa place d’origine, là, dans mon portefeuille. Sa photo à lui je la garde, c’est Dante qui me l’avait donné. Mes parents ? J’aurais voulu les voir crever pour ce qu’ils avaient fait de moi.

J’ai eu de la chance ? Oui et non. Mais comme toi j’ai envie de te dire. Ca c’est bien terminé. Peut-être. Après des années de solitude à partir complétement en vrille je l’ai rencontré elle. Eden. Je crois que sans elle je perdrais complétement les pédales. Je n’ose pas lui dire, mais je l’aime tellement. Pour tout ce qu’elle est, pour tout ce qu’elle me donne, je serais tellement perdu sans elle. Et toi ? C’est qui qui t’as sauvé ? Je te regarde relever ta manche, passer les doigts sur ce tatouage que tu as gardé. Cicatrice indélébile d’un passé bien trop douloureux. On en reparlait, parce que c’était un sujet que l’on ne pouvait éviter. Parler pour s’expliquer, pour tourner la page, pour mieux se pardonner sans doute ? Je ne t’avais pas raconté mon passé pour me faire plaindre. Non, ça aurait été osé. Toi tu avais connu l’enfer, moi je n’avais erré que dans le sixième ou le septième cercle. Je n’avais jamais été en son centre. Ce n’était pas comparable. Parce que même si j’avais connu les coups, les humiliations, les viols, moi je n’avais ni connu la faim, ni le froid, ni l’inconfort. Et ça je ne pouvais le nier. Alors non, nos souffrances n’étaient pas comparables et je t’avoue que je suis surpris de te savoir là, à côté de moi. Je t’explique juste que je n’ai pas eu le choix. Parce que j’ai beau dire le contraire, je n’étais qu’un enfant et je ne pouvais pas prendre des décisions. Je vivais dans la peur, constamment. Et le pire c’est que nous sommes des milliers comme moi. Des milliers d’enfants condamnés à une vie dont ils n’ont jamais rien demandé. Mais on ne pouvait récrire l’histoire. Maintenant on avait une autre guerre à mener.

Tullamore avait pris l’Irlande pour en faire une prison. Et nous étions en plein cœur d’une troisième guerre mondiale, on ne pouvait le nier. L’homme raflait les être surnaturels comme les allemands avaient raflé les juifs. Ca recommençait. Encore. On nous affamer pour nous tuer à petit feu. C’était une réalité. Et toi tu la revivais, encore. Pourtant tu avais l’air moins affamé que moi cette fois. Peut-être que tu t’en sortais mieux. Je te le souhaitais en tout cas. Moi je partageais une poche journalière avec Eden. Des fois je lui laissais même ma ration pour ne pas qu’elle souffre de la faim. J’étais plus vieux, je pouvais contrôler la soif de sang. Elle peut-être pas, pas après deux ans de vie vampirique. Elle avait encore tellement à apprendre. J’ai écrasé ma cigarette par terre, regardant le paysage autour de nous. Tout avait été détruit ici. Il ne restait plus rien. Certaines maisons tenaient encore debout sans trop savoir comment c’était possible. Belfast n’avait pas été épargné. Les morts avaient été tellement nombreux après les bombardements. Tellement. Des sacrifiés pour le soit disant bien de l’humanité. Tu parles. L’homme avait sacrifié leur propre clan pour une raison que je trouvais tellement absurde. On a toujours vécu libre et là, tout changeait. Sous le simple prétexte qu’ils connaissaient notre existence. C’était injuste je trouve. On pouvait vivre ensemble, je le croyais, même si j’avais conscience que maintenant plus rien ne serait pareil. Les créatures surnaturelles ne pardonneraient pas. Tout comme les juifs n’avaient jamais vraiment pu le faire. Encore aujourd’hui je suis persuadé qu’Allemand rime avec nazi. Malheureusement.

« J’ai un peu honte de te demander ça, mais ça te dirais d’aller prendre une bière ? »

J’avais honte oui. Déjà depuis le départ je te parlais en anglais, ne voulant pas te rappelait les sonorité d’une langue natale que tu as très certainement voulu oublier. Alors oui, j’avais un peu honte de te proposer d’aller prendre une bière comme si on était les meilleurs amis du monde. Mais je ne pensais pas à mal. J’avais envie d’apprendre à te connaitre, sans repenser à cette histoire. Peut-être qu’a une époque différente on aurait pu être ami. On aurait pu aller dans la même classe, on aurait pu jouer ensemble. Peut-être qu’en d’autre circonstance la situation serait différente ? Je ne voulais pas renier le passer, mais on était immortels, et on n’avait pas d’autre choix que de vivre ce qui c’était passé désormais. C’était notre histoire, notre fardeau. Se parler, apprendre à se connaitre pour mieux pardonner. Toi pardonner aux allemands, moi me pardonner à moi-même. On avait tous une cicatrice indélébile tu peux me croire. Et je pense qu’il était grand temps qu’on tourne la page, qu’on aille de l’avant et qu’on arrête de vivre dans le passé. Alors je t’ai tendu la main, te souriant timidement, comme je l’aurais fait enfant. Légèrement planqué derrière ces cheveux que j’avais toujours porté trop longs au plus grand désarrois de mes parents. J’avais juste envie d’une chance de repartir à zéro. Tu pouvais me rembarrer si tu le voulais, je comprendrais. Je ne t’en voudrais pas. Mais ne m’en veux pas d’essayer. J’avais besoin de ça je pense pour me sentir moins coupable. Parce que je n’étais pas mauvais à cette époque. J’étais juste innocent. Et je pense que dans le fond, mauvais, je ne l’étais toujours pas malgré ces horreurs que j’avais pu faire en quittant Dante.

« Moi c’est Josias, né invraisemblablement le 6 mars 1926 à Berlin. Fils d’un connard prétentieux et d’une mère soumise, incapable de contrarier le dit père prétentieux.

C’était naïf peut-être d’essayer, mais sans le vouloir je me suis mis à rire de ma propre connerie. En y repensant, ça aurait très certainement été ce que j’aurais pu te sortir si on c’était croisé, à l’époque de nos véritables vingt ans, dans une Allemagne qui n’aurait pas connu la guerre et ou notre cœur battrait encore. Parce que même sans ça, c’est ce que j’ai toujours pensé de mes parents et ça, on n’avait pas eu besoin de la guerre pour que je le réalise.




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Not revenge and regret

C’était étrange. Cette clarté limpide des souvenirs. Si nets et si intenses qu’ils semblaient dater de la veille. Nick revoyait tout. Chaque détail. Chaque odeur. Chaque sensation. Ancré en lui, dans son âme, incapable de s’en défaire même après avoir changé de vie. Il l’aurait en lui pour toujours. Boulet accroché à sa cheville qui aurait pu le faire couler s’il ne s’était pas battu si fort. Il revenait de loin. De très loin. Et aujourd’hui, il allait se marier, pour la dernière fois de sa vie, il se le jurait. Quel contraste entre ces deux vies. Deux guerres et deux destins très différents. Dans l’une il avait été prisonnier, battu et humilié, simple pantin entre les mains de ces soldats. Dans l’autre il était survivant, se battant pour un idéal, pour leur liberté à tous. Il avait le courage, maintenant. L’audace d’affronter la mort après l’avoir connue. Dans sa vie de mortel, il n’avait pas osé. Les rares fois où un semblant de rébellion avait soufflé en lui, il l’avait payé cher, de plusieurs coups de fouet au milieu de la cour, sous les regards médusés des autres prisonniers. Le combat avait surtout été mental. Contre lui-même. Se débattant férocement avec la furieuse envie d’abandonner, tout simplement, quand la misère, la peur et le désespoir l’avaient étouffé un peu plus chaque jour. Il regarda pensivement son mégot de cigarette se consumer jusqu’à la dernière braise, entendant dans le coin de son crâne le bruit lointain des fours qui brûlaient les morts. En refermant les yeux, il parvint à chasser de son esprit le crépitement des flammes alors qu’un dernier frisson s’attardait sur sa nuque. Allait-il en cauchemarder, le jour venu, quand il se coucherait dans son lit ? Il craignait avoir réveillé des souvenirs endormis, et que cette mémoire embarque avec elle des angoisses qu’il avait toujours réussi à réprimer jusqu’à aujourd’hui.

« Une bière ? » Nick retourna à la réalité en relevant les yeux vers Josias. « Avec plaisir. »

Prendre une bière avec celui qu’il avait jadis considéré comme un ennemi. Y aurait-il cru, si entre les murs d’Auschwitz, on lui avait annoncé ça ? Qu’un jour une autre guerre éclaterait, et que cette fois, lui et les autres seraient dans le même camp ? Il en aurait ri tant la chose lui paraîtrait invraisemblable. Pourtant, c’était vrai. Il fraternisait avec un membre de la jeunesse hitlérienne. Un SS en devenir. Quel comble. La vie était bien ironique. Nick se redressa en s’étirant longuement. Le temps semblait s’être arrêté, comme s’il s’était engouffré dans une faille avec son interlocuteur. Il en oubliait le reste. Le château, Léandre, les raids. Brusquement happé par cette connaissance d’autrefois. Même pas une connaissance. Un regard, simplement, quelques secondes dans toute une vie. Quelques secondes gravées en lui à tout jamais. Mais cette rencontre lui faisait du bien, même si elle remuait en lui tout un tas d’émotions fortes. Une véritable cure, une catharsis qui lui permettait de se débarrasser de plein de choses négatives. Des ressentiments, de la colère, de la haine, qui, il le réalisait aujourd’hui grâce à cet homme, ne servaient plus à rien. Il avait avancé, dans sa vie, il avait fait du chemin depuis les camps, et aujourd’hui, il se surprenait à progresser à nouveau. Même cent ans plus tard. Comme quoi, la vie réservait toujours des surprises… Nick sourit lorsque Josias se présenta. Il ne voyait plus ce qu’il avait été. Ce qu’il était destiné à devenir. Il voyait simplement un homme, un vampire, comme lui. Dans le même camp, dans la même misère, à espérer, tout comme lui, que les choses s’arrangent. Oublié, les conflits. Balayés, les a priori. Nick prit cette main tendue pour la serrer chaleureusement, le gratifiant de son sempiternel sourire bienveillant. Josias n’était pas un ennemi. En y repensant, d’ailleurs, si on était honnête, il n’en avait jamais vraiment été un.

« Enchanté. » Il rit de bon cœur à son introduction et lui répondit en suivant le même modèle. « Tu le sais déjà, mais bon, moi c’est Nick, né Nicklaus, le 28 février 1923 à Berlin également. Fils de juifs, au cas où tu l’aurais oublié. »

Il préférait le prendre à la rigolade plutôt que d’en pleurer, même si vu de l’extérieur, ses paroles auraient pu sembler déplacées. Pour Nick, c’était un peu une façon de conjurer le sort. Dans un rire léger, il tapota l’épaule de Josias, presque amical. Oublier le passé. Et boire une bonne bière. Le programme lui plaisait. Josias pourrait devenir un ami, il en était certain. Il avait beau ne rien connaître de lui, il sentait que c’était quelqu’un de bien. Un type sympathique, un peu abîmé par la vie, certes, mais un homme honnête. Pour preuve, il était venu lui parler, jusqu’à même lui demander pardon. Si ça ce n’était pas une démonstration de bienveillance et de sincérité ! Nick se sentait presque désolé de le voir aussi penaud devant lui. Avoir été membre de la jeunesse hitlérienne ne méritait pas un siècle de culpabilité. Il avait envie de lui changer les idées, et de se changer les idées. Cette bière venait à pic. Il l’emmena vers un bar qu’il connaissait, pour l’avoir visité à plusieurs reprises, avec Zick ou avec ses collègues de raid, réclamant à la volée deux bières lorsqu’ils passèrent devant le barman. Nick désigna une table vide, invitant Josias à s’assoir. Il se massa les cervicales en soupirant. Toutes ces émotions l’avaient autant fatigué qu’un raid à l’extérieur. C’était peut-être exagéré mais c’était la vérité. Il avait l’impression d’avoir couru un marathon dans la forêt maintenant que ses muscles se détendaient sous la tension qui quittait son corps. Quand le barman leur apporta les bières, il en saliva d’envie, attrapant la bouteille d’un geste souple.

« À ta santé, Josias. » Il leva sa bière. « À quoi devrait-on trinquer ? Une nouvelle vie ? L’espoir de la paix ? » Hasarda Nick. « J’aimerais trinquer à toi. Et à tout le bonheur que je te souhaite. J’ai l’impression que j’en ai eu droit à plus que toi. »

Si lui avait pu être heureux, il voulait que Josias le soit. Chacun avait eu sa part de malheur. Chacun avait droit à sa part de bonheur, pour la peine. Il cogna gentiment sa bière contre celle de Josias avant de boire quelques gorgées et de soupirer de bien-être. Voilà. Il se sentait beaucoup mieux, maintenant.

« Je ne sais pas ce qu’il s’est passé pour toi après… Enfin… Après tu sais quoi. » Après la guerre, les camps, les nazis, Hitler. « Moi j’ai beaucoup voyagé. Je suis allé aux États-Unis. Je me suis même marié là-bas. » Il sourit. Il ne savait pas pourquoi il lui racontait ça. Pour meubler la conversation, ou peut-être pour se confier à son tour. Pour lui prouver qu’il avait pu s’en remettre, qu’il n’avait pas à s’en vouloir. « Ça n’a pas duré, malheureusement. Mais j’ai fait d’autres rencontres merveilleuses dans ma vie. Alors j’espère que ça a été le cas pour toi aussi. On est en 2045. Ça s’est terminé en 1945. Tu te rends compte ? Ça fait cent ans. C’est dingue de se dire ça… Quand j’y pense, ça ne me semble pas si lointain. Le temps passe vite. »




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Sociabiliser, je n’avais jamais vraiment su faire. J’avais passé trop de temps coupé du monde. Trop de temps tout seul, et même quand je suis parti, même quand j’ai quitté Dante, j’ai été nul dans le domaine de l’échange. Je ne savais pas faire, je n’avais jamais appris. C’était sans doute con mais c’était une réalité. Petit j’ai été jeté dans la jeunesse Hitlérienne, et ensuite ? Ensuite y’a eu Dante et ses 50 ans d’enfermement. Quand je suis sorti je ne reconnaissais plus le monde, je ne reconnaissais plus rien. Tout avait tellement évolué. Les voitures, les hommes, les villes. C’était en plein dans le commencement de l’ère moderne. Les téléphones portables, les TV à écran plats, tant de choses qu’on au final n’ont pas aidé à mon intégration. Alors excuses-moi si je peux paraitre bizarre, mais je faisais de mon mieux. Crois-moi, je faisais comme je pouvais avec ce que j’avais. Pourtant tu l’as accepté cette bière, j’ai été surpris, mais ça me faisait plaisir même si d’un point de vu externe ça ne devait pas se voir. Je t’ai suivi jusqu’à ce bar, les mains dans les poches, me planquant encore derrière mes cheveux. J’avais l’impression d’être regardé, d’être jugé, paranoïaque, mais pourtant, je savais que ce n’était pas le cas. Des traumatismes, d’autres, post guerre, post Dante, post tout un tas de chose. Si Dante m’avait sauvé de la gestapo et de la corde pour haute trahison envers le Führer, il ne m’avait pas sauvé du reste. Bien au contraire. L’enfermement, la séquestration, ça laisse des traces bien profondes des fois. Je n’avais confiance en personne, à tel point que j’avais fait les mêmes erreurs que mon sire sur ma propre Infante. Sur Eden. Ce n’était franchement pas malin. Mais je faisais comme je pouvais, avec ce que j’avais. Ca aussi, c’était une réalité.

Je t’ai suivi jusqu’à une table, adressant un faible bonjour au barman alors que je fixais plus le sol que devant moi. La tête enfoncée dans mes épaules, comme si je ne voulais pas que l’on puisse me voir. Me sentant presque soulagé en me laissant tomber sur la chaise, un peu gauche, ne sortant mes mains de leur poche que lorsque que la bière a fait son apparition. Je t’ai écouté, trinquer à quoi ? A mon bonheur ? Interdit, j’ai penché légèrement la tête sur le côté en t’observant. Pourquoi à mon bonheur ? Ca me semblait abstrait. Je crois que personne ne m’avait jamais souhaité une telle chose. Si. Dante. Mais Dante avait été en colère en me disant ça. C’était après que je sois parti et ça sentait bien plus le mépris qu’autre chose. Mais toi tu semblais sincère. Il y avait ce truc dans ta voix qui me faisait comprendre que tu le pensais. Et ton visage aussi. Tu souriais, tu semblais heureux dans ta vie. Dans ta nouvelle condition, et je voyais bien comment on te regardait. Tu étais sans doute important dans cette nouvelle guerre. Là où moi je n’étais rien d’autre qu’une ombre. Tu m’as parlé de toi. Tu t’es marié. Moi aussi j’ai cru tomber amoureux, mais elle est morte. Overdose. Parce que j’ai pensé qu’elle était comme moi. Immortelle. Alors que non. Et au final, je l’ai tué sans le vouloir. C’était l’histoire de ma vie. Connerie sur connerie. Comment tu peux avoir confiance en toi après ça ? J’étais tellement maladroit dans tout ce que je pouvais faire. Et puis il y a eu Eden. Eden aussi a failli mourir, mais je l’ai sauvé. Enfin, à quel prix ? Je ne sais pas si c’était bien, ou mal. Tu vois, j’avais des notions plutôt bizarre. Je crois que je ne discernais pas vraiment les bonnes actions des mauvaises. A l’époque je savais faire mais maintenant ? Maintenant je ne sais plus trop, je ne suis plus très sûre.

« Cent ans ouia. Enfin. Moi j’ai pas fait grand-chose après la guerre. Dante, mon Sire, m’a enfermé durant cinquante ans alors tu vois j’ai pas vraiment pu voir les choses évoluer. Il me disait que la gestapo avait gagné et que si je sortais on me tuerait à coup sûre. J’comprends toujours pas pourquoi il a fait ça. La guerre s’est terminée tellement peu de temps après… Après cette nuit-là. Je… Je crois qu’on continue de me faire payer les choix de mes parents. Je sais pas si… Si un jour j’arriverais à sourire comme toi tu vois. »

C’était fataliste comme réaction, mais pourtant c’était ce que je pensais. C’était ce que je ressentais en tout cas. Persuadé que ce bonheur je ne le toucherais jamais du bout des doigts. Que ça m’était interdit. Que je devais payer, continuellement, encore et encore pour les erreurs de ces parents qui m’avaient obligé à entrer dans la jeunesse Hitlérienne. C’était leur décision, pas la mienne. J’ai essayé de me battre, de ne pas faire le mal, de ne pas me soumettre, mais c’était tellement dure. L’endoctrinement, la corruption, ces mots aussi, « eux… ou toi. » J’en ai grimacé rien qu’en y repensant. C’était injuste. Injuste d’être traité comme le coupable alors qu’au fond, peut-être bien que j’étais moi-même une victime. Je n’étais qu’un gosse, et on ne m’a pas demandé mon avis. Vidant une bonne gorgée de bière j’ai essayé, essayé de ne pas paraitre si fataliste que ça. Mais je ne pouvais pas. C’était comme ça. J’étais devenu simplement ce que l’on avait fait de moi. Cinquante ans de prison pour répondre de mes actes. Une immortalité de souffrance pour ne jamais oublié. Eden essayait de me changer, mais c’était trop encrée maintenant, peut-être que c’était même trop tard pour que je puisse voir les choses autrement ? C’était comme ça. Alors tu vois je ne sais pas vraiment si c’était bien de me souhaiter tout le bonheur du monde. Je ne comprenais pas d’ailleurs, comment tu pouvais réussir à pardonner l’impardonnable. Parce que moi je n’y arrivais pas. Parce que moi je me couchais encore en revoyant ses images, en me demandant comme l’homme a pu commettre de tels atrocité. Et surtout, comment j’ai pu participer à ça. Volontairement ou pas. Forcé ou pas. Je n’étais pas du bon camp. Et c’était comme ça malheureusement. Je ne pouvais pas changer ce qui avait été fait.

« C’est parce que ça ne l’est pas si lointain. Moi j’ai jamais eu d’ami. Quand j’ai quitté mon sire je n’avais plus rien. Je me suis enfermé. Je n’ai jamais réussi à apprendre à m’intégrer. J’ai constamment cette impression d’avoir le mot Nazi gravé sur le front alors que… J’suis même pas raciste comment tu veux que je sois nazi ? »

Je ne sais pas pourquoi je m’ouvrais comme ça devant toi. Ma voix était remplie de remord, remplis de culpabilité. De souffrance aussi sans doute, mais surtout de honte. J’avais honte de ce que j’avais été. Honte, de cette sensation, celle que l’on me voyait pour mon histoire et non pas pour ce que j’étais. Machinalement, nerveusement, je me suis allumé une clope. Si toi tu semblais avoir réussi à te reconstruire, je crois que moi c’était l’inverse. Je me brisais, petit à petit, de plus en plus. Vas savoir pourquoi. C’était plus fort que moi. J’ai enfin lever les yeux vers toi, te regardant enfin. Depuis le début je fuyais ton regard. Je voyais bien que c’était stupide, parce que je voyais bien que toi, tu étais différent. Que toi, tu avançais sans regarder derrière toi. Et puis il y avait cette lueur dans tes yeux. Celle qui me faisait comprendre que tu étais heureux. Moi j’avais tellement honte de moi que je n’osais même pas avouer a Eden tout ce que je ressentais pour elle. C’était tellement nul.

« Comment elle s’appelle ? Cette personne qui te donne ce regard remplis de tout un tas de truc ? T’as l’air tellement heureux. »

Pour ne pas dire que tu transpirais le bonheur. Tu penses que ça pouvait être contagieux ? Tu penses que moi aussi j’arriverais à être comme toi un jour ? J’en arrivais à me poser toutes ces questions pour la première fois de ma vie. Peut-être que tu avais raison. Peut-être qu’il était temps que je me pardonne pour enfin réussir à être heureux… Ce n’était peut-être pas si compliqué que ça au final.





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