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 A lost sheep needs a shepherd to find the way | Feat As

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A lost sheep needs a shepherd to find the way

Feat As la menace

J’ai mal. Affreusement mal. Mon corps est cloué au sol, meurtri par une douleur brutale, violente, qui m’empêche de respirer correctement. Le sol est froid et humide, un peu mou, rugueux, glissant… J’entrouvre les yeux et je découvre que je suis dans la forêt. Quelques rais lumineux transpercent la cime des arbres pour chatouiller mon visage, et j’en déduis que l’heure est matinale. Dix… Peut-être onze heures ? Je rassemble mes efforts pour m’arracher de ma torpeur, serrant les dents alors que mes muscles tendus protestent avec véhémence. Mes articulations craquent, mes membres fourmillent, il me faut plusieurs minutes pour parvenir à me redresser complètement. Je papillonne des yeux, la vision un peu floue. Je suis nu. Bordel de merde. Je passe une main tremblante dans mes cheveux, le souffle court, expiant l’air de mes poumons sous le choc. Je suis nu dans la forêt. J'ai du mal à réaliser la situation présente, à comprendre comment j'en suis arrivé là. Mes souvenirs sont flous, sombres, je me vois aller au lit hier soir, un peu hagard, et après... Plus rien. Le trou noir. J'en ai la nausée. Je pose une main sur mon ventre, l'estomac noué. L'angoisse me prend à la gorge. Il faut que je rentre, je ne peux pas rester seul ici, c'est dangereux. Les monstres règnent. J'ai beau connaître l'existence d'un traité de paix, rien ne me dit qu'un vampire ou un loup-garou ne viendront pas profiter de mon isolement pour me croquer. La force des humains a toujours été la même, c'est celle du nombre. Perdu au beau milieu des arbres, je me sens comme une brebis égarée, loin de son troupeau. Un met de choix pour les prédateurs. Maladroitement, je me redresse sur mes jambes, les brindilles me piquent la plante des pieds. J'aperçois plus loin à droite, à quelques mètres de moi, un amas de tissus et j'y reconnais des vêtements.

Cet heureux hasard m'étonne moins que le fait de me réveiller nu à l'air libre et j'en oublie de m'interroger sur le pourquoi du comment. Je me dirige vers les habits, me saisis de ce que j'identifie être un tee-shirt et frémis d'horreur quand je sens quelque chose de poisseux sous ma paume. Une grosse tache rouge s'étend sur le linge blanc et sali de terre. Du sang. C'est humide. Frais. Ça doit dater de plusieurs heures. Autant dire que c'est récent. Le tissu est troué par endroits, justement là où les traces de sang se dilatent. Me voilà partagé entre l'envie de me couvrir et celle de jeter le plus loin possible ce truc dégueulasse, mais en pensant entendre un craquement au loin, mon corps agit tout seul. J'enfile à toute vitesse le tee-shirt taché de rouge et m'éloigne rapidement en remarquant un jean abandonné plus loin. Crasseux et un peu déchiré, je saute dedans et pique un sprint sur plusieurs mètres, toujours inquiété par ces sons qui m'entourent. J'imagine déjà un monstre se jeter à ma gorge, peut-être d'ailleurs viens-je de ramasser les vêtements de sa dernière victime ? Le regret et la culpabilité m'assaillent brutalement. Peut-être aurait-il mieux valu que je rentre nu plutôt que taché du sang d'un mort ? Quoi qu'il en soit, à travers les troncs, il me semble reconnaître les abords de la ville et je souffle de soulagement. Cette crise de somnambulisme impromptue se termine bien, au final. Je n'ai plus qu'à rentrer, jeter mes vêtements à la poubelle, me doucher et oublier le fait qu'un type a peut-être été tué ici. Tout est bien qui finit bien. Je chasse le malaise qui pèse sur mon estomac en reprenant ma route, enjambant prudemment les racines, quand soudain, une forme floue attire mon attention. Un corps. À moitié nu. Je me fige et le sang quitte mon visage, je suis à deux doigts de m'évanouir. Je me rattrape de justesse au tronc d'un arbre, étourdi.

Là-bas. Il y a un corps. Un foutu corps. Maintenant que je regarde un peu mieux, je le vois. Je distingue parfaitement les traits de son profil, son nez, sa bouche. Il est allongé dans une position étrange. Je regarde autour de moi. Il n'y a personne. Je panique. Qu'est-ce que je suis censé faire ? Appeler de l'aide ? Aller le voir ? On dirait qu'il est dans un sale état. Il ne bouge pas et il est barbouillé de rouge. « Hé ! », je lance prudemment. Ma voix est rauque et tremble un peu. L'homme ne réagit pas. Pas le moindre sursaut, pas le moindre mouvement. Son torse ne bouge pas. Je crois qu'il ne respire plus. Je jette un regard derrière moi avant de m'approcher, le cœur battant. Mes jambes tremblent tellement que j'ai du mal à rester debout. Je titube sur quelques pas avant de serrer les dents pour éviter de vider mon estomac sur le sol. S'il est vrai que j'avais des doutes tout à l'heure, ils ont disparu. L'homme a le ventre à l'air, éviscéré, le corps couvert de morsures. Une bête sauvage, à n'en pas douter. Je baisse les yeux sur les vêtements déchirés que je porte et constate que je viens très probablement d'en trouver le propriétaire. Il y a un pistolet à mes pieds. Il avait visiblement de quoi se défendre mais ça n'a pas suffi. Oh bon sang. Oh bon sang, oh bon sang. Mon cœur cogne fort dans ma poitrine, j'ai mal au crâne. Je dois me calmer. J'essaye de respirer mais mon souffle s'emballe, je cours en direction de la ville. Je ne sais pas ce qui a fait ça, mais ça s'est passé juste ici et c'est probablement encore là. Je dois regagner la civilisation avant que cette chose ne m'attrape. Je regarde derrière moi tout en courant, angoissé, mais la forêt est déserte.  

J'atteins enfin la ville, presque prêt à me jeter à genoux pour embrasser l'asphalte assombrie par la crasse. Je me sens en sécurité, protégé par une frontière invisible, persuadé que là, les monstres ne pourront pas m'atteindre. Convaincu que les limites de la ville repoussent vampires, sorcières et loups-garous. Je sais que c'est stupide mais depuis deux ans, jamais aucune bête ne m'a attaqué tandis que je restais bien au chaud des rues de Riverdall. Je retrouve mon souffle après cette course folle contre le vent. J'ai les pieds en sang à force d'avoir piétiné le sol sans chaussures ni chaussettes, mais ce n'est rien, je guérirai vite. Mieux vaut ça que de finir les tripes à l'air... Je revois cet homme dans la forêt et je réprime un haut-le-cœur. Je... Je dois prévenir quelqu'un... Alerter les gens, je ne sais pas... Mais d'abord, rentrer chez moi, me laver, reprendre mes esprits. Oh bon sang... Je pousse un juron en regardant autour de moi. Je me sens complètement perdu. Qui ne le serait pas, en se réveillant nu dans la forêt, près d'un cadavre ? Je ne reconnais pas du tout les rues, la ville, l'angoisse m'empêche de réfléchir, je trébuche sur un trottoir. La douleur cogne et pulse derrière mon sourcil. J'ai l'impression que je pars. Que je m'éloigne de mon corps et que ma conscience s'efface. Je serre les dents pour rester maître de ma chair, pour repousser l'inconscient qui m'aspire dans le vide. Un peu confus, je continue ma route, tentant désespérément de calmer les battements virulents de mon cœur. J'ai trouvé un fichu mort. Je porte ses fichus vêtements. Je me sens en plein cauchemar mais la douleur brûlante de mes pieds à vif me rappelle que je suis bel et bien réveillé. Hier tout allait bien et aujourd'hui et je vis un enfer. Qu'a t-il bien pu se passer pour que j'en arrive là ? J'ai les yeux humides, des larmes menacent de s'échapper mais je les chasse d'un revers de bras. Je ne dois pas craquer. Tenir bon. Tenir bon malgré cette foutue impression de devenir dingue.

« Excusez-moi... » Je souffle d'une voix tremblante en apercevant un homme plus loin.  

Dans ce monde, on est tous amis. Pas vrai ? Tous dans le même bateau. La même galère. C'est sans trop de crainte que je hèle cet homme dans la rue, croyant naïvement qu'entre humains, la première des choses à faire est de se serrer les coudes. Je suis perdu. Confus. Seul. J'ai besoin d'aide. Je titube vers lui, hors d'haleine. Je me rends compte seulement maintenant de l'effort que j'ai fourni à courir ce marathon en pleine forêt.  

« Vous devez m'aider... Il y a un corps, là-bas. » Je désigne la forêt dans un geste vague. « Il fait jour mais le vampire ou, ou... Ou la chose qui l'a attaqué ne doit pas être loin ! »  

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Les soirs de pleine lune, c’est toujours le même rituel. Toujours les mêmes gestes. Sans crainte, sans plus aucune peur, je laisse la nature faire son devoir. Mon corps se transformant sans plus aucune douleur, sans plus aucune peine. Tel l’Alpha que je suis, j’appelle la meute d’un simple chant nocturne. Monté sur le toit d’une voiture, en hauteur, regardant Aodh, Daryl, et d’autre loups entrainés arriver, prêt à prendre leur poste afin de protéger le plus d’humain possible de nos crocs. Monter la garde pour calmer les jeunes loups, qui eux, ne se contrôlent pas. Les empêcher de sortir, de quitter ce territoire qui est le nôtre. Une tâche parfois compliquée qui nous pousse à mettre au sol les nôtres. Qui nous pousse à leur faire mal, pour leur bien, pour le bien de tous. Un jeu dangereux qui pourtant est devenu un rituel mensuel. Tournant presque tel un lion en cage, je ne laisse rien passer. Grognant sur les imprudents, les mordant à la gorge pour les obliger à se coucher. Le loup en moi n’est pas amicale, il n’est pas aimant, il fait simplement ce pourquoi il est fait. Certains se couchent d’emblée face à la forte stature de ce loup noir qui me représente sous mon état animal. Certain tente le diable et se retrouve inconscient, ne se réveillant qu’au petit matin, de forte douleur dans l’abdomen, ou encore, saignant d’une griffure ou d’une morsure bien trop profonde. Ne répondant plus qu’à mes instincts primitifs, ne répondant plus qu’à ce que me hurle la bête qui vit en moi. Une bête sage, protectrice. Un combat sans fin entre le bien et le mal. Entre cette envie de chair humaine, et la conscience que ce n’est pas bien. Voilà ce qui fait de moi leur Alpha. Cette aptitude à la contrôler et à faire ce que l’homme ferait. Maitriser, pour mieux régner. Contrôler pour rester respecter.

Mais les fuites sont constantes. A chaque réveil, c’est souvent le même schéma, le même décor. Des jeunes loups qui ne comprennent pas ce qui leur arrive, des corps inertes, déchiquetés, éviscérés sous leurs crocs. Le goût métallique encore en bouche ne les choquant même pas, simplement absorbé par la peur, par ce sentiment d’incompréhension. Cette sensation que je connais encore par cœur pour l’avoir vécu deux ans en arrière. Et après avoir protégé mon peuple, c’est mon devoir d’aller prendre connaissance des éventuelles fuites, et de les faire disparaitre afin de ne pas briser cette putain de coalition à la con. Parce que je sais que même si certains ont conscience que la bête est incontrôlable lors des premières transformations, il est dans la nature humaine de vouloir se venger en cas de perte. Et je sais que Scott et Amarok ne pourront jamais contrôler l’intégralité des hommes de cette île. Ils sont en surnombre, et il est hors de question qu’un loup paye le prix d’un acte dont il ne se souviendra même pas. Revenant à moi-même, je me contente de rentrer chez-moi, m’habillant sans prendre le temps de prendre une douche, attrapant mon arbalète. Me faisant rejoindre par Aodh et Daryl aux premières lueurs du jour. L’heure de la constatation. Un moment compliqué, mais par lequel on se doit de passer. Souvent on ne revient pas seul. Souvent, accompagné d’un nouveau loup ou d’une nouvelle louve, encore plongé dans l’incompréhension de ce qu’il lui arrive. Encore sous l’effrois d’une nouvelle qui le terrorise. Donnant les ordres aux deux frères, je les envois au Sud alors que c’est seul que je prends la direction du Nord afin de fouiller les bois et les alentours.

Me laissant guider par cette éventuelle odeurs de sang, les sens en alertes, fouillant les environs à la recherche d’un cadavre, mais aussi, d’un loup égaré qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Machinalement je m’allume une clope, scrutant les environs, complétement calme, paisible, sans peur, alors que c’est le son d’un homme qui court qui m’alerte. Ecrasant mon bâton à cancer avant de me lancer à sa poursuite. Sans faire de bruit, agile, habile, tu courais, sans doute sans savoir là où tu allais. Autant discret qu’un éléphant dans une boutique de porcelaine. Je pouvais sentir ta peur, tous ces sentiments qui t’envahissait. Tu étais l’un des nôtres, mais tu l’ignorais complétement. Sans doute une première transformation, un changement encore bien trop frais. Tu pensais que tu faisais un mauvais tripe, ou un truc du genre. Moi, je m’étais dit que j’avais encore trop picolé. Je n’oublierais jamais cette balle perdue, ce type que j’ai buté parce que j’étais trop saoul pour vraiment savoir ce que je faisais. Une erreur qui m’a couté énormément. Mes amis, ma famille, mais qui m’a également ouvert d’autres portes. Et maintenant ? Je ne regrette plus. Tu verras, toi aussi tu apprendras à apprécier ce que tu es vraiment. Tu finiras par adorer ça. Tu étais là, les pieds en sang quand tu m’as repéré. Te laissant volontairement faire le premier pas. Mes yeux luisants furtivement alors que j’ai tourné la tête pour te regarder. Ne voulant pas cacher qui je suis, sans pour autant te faire peur. M’approchant calmement alors que tu m’expliquais ce que tu avais vu. J’ai scruté tes vêtements tâchés de sang. A l’évidence, tu avais tué le propriétaire de ces frusques, mais tu n’en n’avais pas conscience. Complétement amnésique de cette nuit que tu venais de passer.

« Respires mon gars. On va s’occuper de tout ça, t’en fais pas. Tiens. »


Décrochant une gourde d’eau de ma ceinture je te l’ai tendue. Tu devais êtres déshydraté, complétement, après une telle course. Essayant de te rassurer. De trouver les mots justes. Mon putain de point faible. Aodh était tellement plus doué que moi pour ça. Même quand j’étais encore le leader de la rébellion à River Crow, je savais parler pour faire la guerre, je savais m’exprimer pour rassurer avant de partir au combat, mais pour ce qui était de l’après ? J’étais sans doute le pire. Pourtant c’était moi qui t’avais trouvé et non pas mon Beta. Alors c’était de ma responsabilité d’essayer de t’expliquer la situation. Je t’ai laissé de l’espace, le temps que tu retrouves un semblant tes esprits. J’avais conscience que tu ne te souvenais de rien, j’avais conscience que tout ce que tu voulais, là, maintenant, c’était aider ce qui restait du cadavre que tu avais toi-même bouffé. L’odeur du sang venant me titiller mes narines, me coupant l’appétit. La bête adorait ça, alors que l’homme en était littéralement dégouté. Alors j’ai simplement allumé une cigarette, pour faire passer l’odeur que tu dégageais. C’était pas contre toi, mais tu empestais le cadavre en décomposition. Crois-en mes sens affutés, c’était loin de te foutre à ton avantage. Je me suis accroupis à ta hauteur, venant poser une main sur ton épaule. Une main forte, une tentative complétement ridicule de réconfort. Crois-moi, je faisais ce que je pouvais et je faisais vraiment de mon mieux.

« Mes gars vont s’occuper du corps et toi tu vas venir avec moi d’accord ? Je m’appelle Aindreas, As pour les intimes. Je vais t’amener a Moycullen avec moi. Et je vais tout t’expliquer ok ? Mais avant tu vas prendre une bonne douche pour te calmer, je te prêterais des fringues, et tu vas rester avec nous d’accord ? T’as rien à craindre tant que je suis avec toi, je te promets. »

Je t’ai donné une tape amicale sur l’épaules. Espérant que tu me fasses confiance. Tu étais l’un des nôtres et c’était mon rôle de t’aider, de t’expliquer, et de te canaliser en cas de besoin. J’avais conscience qu’il te serait sans doute difficile de comprendre tout ce que j’allais t’expliquer. Qu’il te serait très certainement dure de l’encaisser. Parce que si tu en étais là, c’est que ce type n’était pas ta seule victime. Et la culpabilité que tu allais sans doute ressentir crois-moi, elle va te pousser à bien des choses et c’est normal. Me redressent je t’ai tendu une main. Crois-moi mon gars, il valait mieux pour toi que tu l’accepte de toi-même, parce que je ne te lâcherais plus. Tu étais un jeune loup, et c’était dangereux, et pour toi, et pour mon peuple de te laisser tout seul dans la nature. Tu pouvais me faire confiance. Il te suffisait de prendre cette main que je te tendais. Rien de plus simple… Welcome to the brotherwood Bro’…



©️ Fiche codée par Aindreas An'Sionnach



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I WAS BROKEN FROM A YOUNG AGE, TAKING MY SOUL INTO THE MASSES. WRITE DOWN MY POEMS FOR THE FEW, THAT LOOKED AT ME, TOOK ME, SHOOK ME, FEELING ME. SINGING FROM HEART ACHE FROM THE PAIN. TAKE UP MY MESSAGE FROM THE VEINS. SPEAKING MY LESSON FROM THE BRAIN. SEEING THE BEAUTY THROUGH THE PAIN.



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Merci, je souffle d’une toute petite voix alors que j’attrape la gourde que l’homme me tend. Mes mains tremblent violemment, je peine à porter le goulot à mes lèvres alors que pourtant, je suis assoiffé. Je bois quelques gorgées tandis qu’une goutte de sueur coule le long de ma nuque. J’ai chaud et j’ai froid à la fois. Je suis encore horrifié de ce qui vient se passer. La voix grave de mon vis-à-vis a quelque chose de rassurant. Limite paternel. Je décide de lui faire aussitôt confiance. Je ne peux pas vraiment croire les autres créatures, d’autant que je n’en ai jamais vraiment vues, mais il serait stupide de me méfier des membres de ma propre race. Dans une autre époque, les circonstances auraient probablement été différentes. Je n’aurais probablement pas couru en direction du premier samaritain venu. Il ne m’aurait probablement pas rassuré et offert à boire. L’apocalypse, parfois, a du bon. Elle rapproche les hommes, soude les liens. C’est, je crois, le seul lien positif que je trouve à toute cette histoire. Je préfère rester loin des conflits et des batailles, pourtant conscient de ce qui se trame dans le pays. Evidemment, je vois les miens s’agiter parfois, s’organiser, mais souvent, je reste en retrait, persuadé que ma présence insignifiante n’aidera pas plus. Qu’est-ce qu’un simple humain sans talent particulier pourrait bien faire, au milieu de lycans, de vampires et d’autres monstres plus terrifiants les uns que les autres ? J’ai entendu les histoires. Ecouté les rumeurs. Je sais bien ce dont ils sont capables. Ce n’est pas normal d’être enfermé ici, au milieu de ces bêtes. J’aurais dû pouvoir sortir. On aurait tous dû pouvoir s’en aller et laisser les monstres avec les monstres. Malheureusement, ici, on est tous dans la même galère. J’offre un pâle sourire à l’homme qui pose une main sur mon épaule, tentant probablement de me rassurer. Mon cœur se calme peu à peu. Je retrouve mon souffle.

Je l’écoute. Je hoche la tête. Convaincu que cette mauvaise histoire se termine et ne sera bientôt plus qu’un simple souvenir. Persuadé d’être enfin en sécurité en compagnie de ce type qui en impose. Contrairement à moi, cet homme est probablement de ceux qui se bougent dans Riverdall, ceux qui marchandent avec les vampires, qui fouillent le territoire à la recherche de vivres, qui prennent des risques pour protéger les citoyens.  Décidément, heureusement qu’on a des hommes comme lui parmi nous. Les humains n’auraient pas fait long feu, sinon. Je me sens un peu minable, à côté, alors que j’ai failli pleurer en découvrant un cadavre. Ce n’était pourtant pas la première fois. Des corps dénués de vie, j’en ai déjà vu, et j’étais beaucoup plus jeune. Ce souvenir fugace me fait frémir un instant. Je me mordille la lèvre en tentant plutôt de me concentrer sur la voix de mon interlocuteur, écoutant le moindre de ses mots. Une douche, oui. Des fringues, je veux bien. Tout va bien, maintenant. Tout va mieux. Je crois aveuglément sa dernière phrase, étrangement convaincu qu’il dit vrai, bizarrement apaisé de le savoir près de moi. Il semble si confiant, si assuré, que je me dis qu’il ne doit probablement avoir peur de rien. Pas même des monstres qui règnent. Des humains qui se battent contre des vampires, j’ai déjà entendu parler de ça. Dans les Limbes, ces fables circulent souvent. Peut-être pour se convaincre que rien n’est perdu, que nous avons nos chances, même minces, contre des créatures surnaturelles, même si le vrai ennemi ne se cache pas là. Il est plus loin, au cœur du pays, et il nous a enfermés là. J’accepte la main qu’on me tend pour me redresser, ayant repris contenance, et je rends à Aindreas sa gourde, le remerciant à nouveau d’un hochement de tête. J’ai eu du mal à me calmer, mais tout va mieux, mon esprit s’éclaircit.

« Je m’appelle Zadig. » Je pense à lui dire, constatant qu’il était bien impoli de ne pas se présenter en retour. « Je ne dis pas non à une douche. » J’ajoute en serrant entre mes doigts le bas du tee-shirt sale et taché de sang. « Dis à tes hommes de se méfier… Peut-être que la créature est toujours là-bas. Je crois que c’était une sacrée bête. L’homme était armé et visiblement, ça ne l’a pas aidé. »

Je ris nerveusement avant de me flageller intérieurement. Il n’y a rien de drôle, bon sang, Zadig, réveille-toi… Un homme est mort, ce n’est pas le moment de plaisanter. Je crois que je n’ai pas encore retrouvé toutes mes capacités mentales. Le sang a afflué vers mon cœur plutôt que mon cerveau, ces dernières minutes. Je me remets à réfléchir. Et tandis que la tête s’apaise, un sentiment étrange s’empare de moi, comme une gêne, un détail troublant, une émotion qui me dit que quelque chose ne va pas. Je regarde autour de moi. La ville est calme. Le ciel est clair. Je serre un peu plus fort entre mes doigts le tissu souillé de mon tee-shirt déchiré. Le malaise ne me quitte pas, je fronce les sourcils. J’ignore ce que c’est. Est-ce le fait de ne toujours pas reconnaître l’endroit où je me trouve malgré les mois passés ici ? Ou alors l’étrange éclat que je pense avoir imaginé dans les yeux d’Aindreas alors que je l’ai approché ? Ou bien… Sont-ce ses mots, que je ressasse tout en dévisageant ? Qu’est-ce que cet homme veut m’expliquer, sinon le cycle de la vie et de la mort ? « Moycu… llen ? » Le nom me semble familier. Je l’ai déjà entendu quelque part. Une pointe lancinante cogne derrière ma tempe, une douleur sourde qui fait écho à mes questionnements. Je grimace, grogne en me frottant le front. Je mets fin à mes réflexions. Je crois que pour l’instant, j’ai surtout besoin de repos, après tant d’émotions. La migraine se calme légèrement. Voilà. C’est bien mieux de ne pas penser. Non, non, oublie. Je secoue la tête, m’ébrouant légèrement. Je suis vidé. Lessivé. Alors que je me suis réveillé il y a moins d’une heure.

« On y va ? » Je lance précipitamment. J’ai le sentiment que si la conversation s’attarde, je vais faire face à quelque chose qui ne va pas me plaire. « Je ne connais pas trop cette partie de la ville. » J’ai l’impression que ça résonne en moi. Qu’une voix me souffle ces mots, encore et encore, pour m’en convaincre. Et qu’une autre voix me dit le contraire. Me souffle une vérité que je refuse d’accepter. « Je ne m’éloigne pas trop de chez moi, habituellement. » Enfin, sauf… Sauf... Mais ça, je ne peux pas le dire. Lui parler de mes absences. De mes crises de somnambulisme. De cette âme sombre que je pense abriter en moi et qui prend le contrôle. Je croyais l’avoir tuée et éliminée à coups de cachets et de calmants, mais depuis les bombardements, difficile de se procurer un bon traitement pour patient névrosé. La bête est une partie de moi, elle est mes colères et ma douleur. Elle n’est pas vraiment réelle. C’est le psy qui m’avait dit ça, et si le psy disait ça… C’est probablement vrai. « Alors tu imagines, se réveiller au milieu de la forêt, pour un type comme moi… Sacrée aventure. » Je ris jaune. Les articulations de mes doigts crispés sur le tee-shirt blanchissent violemment sous la contraction de mes muscles. « Désolé, je parle trop. Si on se taisait, plutôt ? C’est bien, le silence. » Je ne veux rien entendre de plus. Je veux juste une douche et des vêtements. Du repos. Rien de plus. Rien.


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Les premières transformations, les premières pleines lunes, ce n’est jamais de bons souvenirs. Se sont même parfois les pires instants de notre vie. On refuse d’abord qui nous sommes, on refuse de s’avouer que l’on est désormais tous sauf humain parce que notre nature est complétement… Contre nature. Parce que oui, c’est ce que l’on pense. Et je sais de quoi je parle, moi aussi je suis passé par là. J’ai passé ma vie à chasser les vampires en pensant tuer des monstres, jusqu’à ce jour où moi aussi, je suis entré dans le cercle des créatures surnaturelles. Mais au final, on finit par s’y faire, et même plus que ça, on finit par aimer, par apprécier toutes ces choses qui s’offrent à nous. Notre perception du monde en change, nos sens sont complétement exacerbés. On voit le monde différemment et si on fait abstraction de cette souffrance que nous offre la pleine lune, on finit vraiment par apprécier la chose. C’est ancré en nous, dans notre ADN, et quoi que l’on puisse dire, penser, c’est ce que nous sommes. Mais je sais que la nouvelle peut passer difficilement, surtout quand on ignore tout de notre nature. Surtout quand on n’a pas la moindre idée de ce qui nous arrive. A l’évidence comme toi. Zadig. C’est ton nom. Je t’ai souri quand tu m’as dit de dire à mes gars de faire attention à la bête. Une lueur de compassion passant dans mon regard. La bête… C’est toi Zadig. Mais tu n’étais pas encore prêt à l’entendre. J’allais tout t’expliquer. Oui, j’allais tout te dire, mais peut-être pas maintenant. Pas comme ça. Rentrons avant tout ça tu veux bien ?

Tu me dis de ne jamais t’éloigner de chez-toi, sauf… Sauf maintenant. Normal. Moi aussi j’ai fuis loin de chez-moi, sans m’en rendre compte, allant dans une direction qui me paraissait normale sans pour autant la connaitre. L’instinct. Cette voix dans ta tête qui t’as simplement poussé à retrouver les tiens. A revenir vers ton peuple. Notre peuple. Mais ça aussi, ça fait partie des choses que je t’expliquerais plus tard. Tu parlais, non pas trop, mais tu parlais. C’était sans doute nerveux. Sans doute que tu avais pleins de questions. J’y répondrais. Ne t’en fais pas. Tu n’étais pas le premier « louveteaux » que je rencontré. Mais en général c’était plutôt Aodh qui s’occupait des jeunes loups. Il avait plus de tact que moi. J’avais beau être l’Alpha, je n’étais pas bon en tout. Encore moins dans le domaine de la communication. J’étais tellement mauvais pour ça. J’avais toujours été brut de décoffrage, même humain. Des fois je me disais que je n’étais rien d’autre qu’un guerrier, qu’un type qui avait été forgé pour combattre, faire la guerre, et rien d’autre. Parce que me battre, c’est ce que je faisais depuis mes seize ans. Depuis ce jour où j’étais entré en formation à la fondation pour devenir le leader que j’avais été. Ce leader qui finalement a fini par s’enfuir, abandonnant ses potes, sa famille, pour en rejoindre une autre. Sans rien dire. Parce que je ne l’ai jamais avoué, mais pour la première fois de ma vie j’avais eu peur. Peur et honte de ce qui m’arrivait. Moi aussi je l’ai tellement vécu si tu savais. Cette première transformation. C’était trop bizarre.

Passons. Je t’ai aidé à te relever. Me contentant de te donner une claque amicale dans le dos. Signe que ça allait bien se passer. Le talki que je porte à la ceinture grésille à un coup quand la voix d’Aodh résonne. Je l’attrape. Fermant furtivement les yeux de soulagement quand il m’annonce que le gars que tu venais de tuer était un Tullamore et non un pauvre type des Limbes. Soulagement oui, ça nous évitera bien des explications. On n’avait pas besoin de querelles en ce moment. Répondant simplement un « bien reçus, je rentre au campement, je ne suis pas seul. » Aodh n’a pas besoin de répondre. Je sais qu’il comprend où je veux en venir. Lui et moi sommes connecté par je ne sais trop quelle puissance à la con qui nous permets de sans cesse être en parfait accord. Il est mon Beta, mon frère. C’est lui qui m’a sauvé, et qui au final, m’a tout appris. Et maintenant c’est à moi de le faire avec toi. C’est une de nos règles. Pour ne perturber personne, c’est la personne qui trouve le jeune loup qui le prend sous son aile. Une petite voix dans ma tête me dit que tu n’as pas vraiment eu de bol d’être tombé sur moi, mais c’est comme ça. Va sans doute falloir que je prenne des pincettes que je n’ai pas pour éviter de te faire fuir en courant dès que je vais l’ouvrir. C’est pour ça que je me tais. Je t’entraine simplement avec moi dans les profondeurs de Moycullen. La plaine ici était vaste, sauvage. Représentation parfaite de notre culture. De ce que nous étions. Avant d’arriver au camp. Ce camp que l’on avait bâti à la sueur de notre front.

Je t’ai entrainé un peu plus loin dans le village. Toutes nos cabanes étaient en bois. Certaines n’avaient même pas d’électricité ni d’eau courante, d’autres, comme la mienne, étaient alimenté par des générateur ce qui nous permettait d’avoir le strict minimum. Frigos, chauffe-eau, douche, lumière, mais rien de plus. Une reconnexion totale avec la nature, tout simplement. Depuis les bombardements 95% de la population a dû réapprendre à vivre avec le minimum. Sans télé, sans ordi, sans téléphone. Quoi que le téléphone, ici aussi, certains en possédé. Comme moi, comme Eireen. Des appareils volés sur les Tullamore et alimenté par un réseau bien faible qui nous permettait d’envoyer des messages. Au final j’aimais cette nouvelle vie. Les loups sont comme les sorcier élémentaires. Porches de la nature. On a besoin de rien pour être bien. Juste de cette liberté que nous aspirons tous. Mais ça, c’était une toute autre histoire. Je t’ai simplement entrainé là, dans cette cabane qui se trouvé à l’autre bout du village. Ce n’était pas grand, c’était peut-être même l’une des plus petite du camp, mais être alpha ne me donnait pas pour autant l’envie de conquérir les plus belles choses. Je n’étais pas comme Bartoli. Je n’avais jamais eu besoin de bling bling. Je n’étais pas un Roi, je ne me considérais pas comme tel. J’étais juste un leader. Ce gars qui prend soin de son peuple et qui le dirige pour l’empêcher de tomber. C’était plus comme ça qu’il fallait me voir. J’avais horreur de me faire traiter comme un prince. Ce n’était pas moi. Jamais ça ne le serait.

Je t’ai fait entrer, t’invitant dans mon antre. J’avais laissé Aby à Gabrielle, comme à chaque pleine lune, sachant que ma fille de seize mois était en sécurité avec elle. Refermant la porte derrière moi je t’ai laissé observer les lieux. Le petit salon, la mezzanine au-dessus qui nous servait de chambre à ma fille et moi, la cuisine, quand je suis allé ouvrir le frigo pour nous sortir deux bières fraiches. La Guinness allait finir par sévèrement manquer à force, mais je savais que certain de mes gars apprenaient à brasser la bière pour nous éviter une pénurie évidente. L’alcool, c’est bien tout ce qui ne manquera jamais en ces temps. Même à l’antiquité les hommes se bourré la gueule, c’est pas demain la veille que ça allait changer tu peux me croire. Je t’en ai tendu une, avant de me laisser tomber sur le canapé après m’avoir allumé une clope, te montrant une des deux portes d’un geste de la tête.

« La salle de bain et juste là, t’as des serviettes propres sous l’évier, et des fringue sur le lavabo. Vas te doucher, on parlera après d’accord ? Saches que tu ne risques rien ici. »

Tu ne risques plus rien pour les 30 jours à venir… Mais ça, on en parlerait après ta douche. Venant me frotter les tempes, je me demandais déjà comment j’allais pouvoir t’annoncer la nouvelle sans t’effrayer davantage. Tout ce que je savais, c’est que tu n’étais plus seul. Parce que non, l’avantage de notre peuple, c’est que nous ne laissons jamais un loup seul et sans défense. Nous sommes soudés, et ça, jamais personne ne pourrait nous le retirer…



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Il ne fait pas si chaud mais je sue à grosses gouttes. Mon front est mouillé tandis que je suis Aindreas en regardant tout autour de moi, ne reconnaissant rien. Cet endroit m’est de moins en moins familier. Mon cœur cogne au rythme de mes pas. J’ai peur de perdre l’esprit. Comment est-ce possible, de ne pas reconnaître un endroit où on vit depuis des années ? Ce n’est pas Riverdall… Non. Aindreas a parlé de… Moycullen… Je grimace tandis que la migraine m’assaille, m’empêchant de réfléchir clairement, emmêlant mes pensées et m’obligeant à me vider la tête. Mon corps passe en mode pilote automatique tandis que je suis mon sauveur sans oser lâcher le moindre mot. J’ai l’impression de rêver, de ne pas être réellement là. J’espère vite me réveiller, ouvrir les yeux et retrouver mon lit, mon petit chez-moi, ma maison. J’essaye de me forcer à ouvrir les yeux, me mordant l’intérieur de la joue. La sensation piquante de la morsure me fait reprendre contact avec la réalité. Je suis bien là. Je suis bien en train de vivre ça. Je viens bien de me réveiller au milieu de la forêt. C’est fou. C’est complètement dingue. Hier je m’endormais dans mon lit et aujourd’hui je me retrouve à suivre un inconnu dans un campement que je ne connais pas. Je contemple avec nervosité les petites cabanes défiler alors que l’on s’enfonce dans ce village de fortune. Je ne devrais pas être là. C’est la pensée qui revient alors que les secondes passent. Je ne devrais pas être là, je devrais plutôt être comme d’habitude à me morfondre sur la situation, à écouter les conversations des habitants de Riverdall en espérant le miracle, en m’imaginant que Tullamore viendra soudain nous annoncer que l’on peut quitter l’île. Mais quoi qu’il arrive, je ne devrais pas être là.

Je marque un petit temps d’hésitation avant d’entrer dans la cabane à la suite d’Aindreas, puis de balayer les lieux du regard. La maison ne paye pas de mine mais dégage malgré tout une certaine chaleur. Un peu gêné de me retrouver là, je n’ose pas trop avancer, me contentant d’examiner la pièce, jetant des regards dans tous les sens, avant que l’homme ne me tende une bière. Je balbutie un merci en me saisissant de la bouteille fraîche, toujours aussi perdu qu’en me réveillant. Tout me paraît si irréel. Je louche sur ma Guinness en restant debout, comme si je ne savais pas trop quoi faire de mon corps, et c’est un peu le cas. Embarrassé d’empiéter l’intimité de cet homme, je suis malgré tout heureux et touché qu’il m’aide à ce point. Il m’indique d’ailleurs la direction de la salle de bain avant de conclure par des mots rassurants. J’hoche silencieusement la tête avant de renverser la bouteille contre mes lèvres pour boire quelques grandes gorgées de bière. Je crois que j’ai besoin de ça. D’un peu d’alcool pour chasser l’angoisse. J’essuie de mon autre main ma nuque humide avant de me diriger vers la salle de bain en jetant un dernier regard à Aindreas qui semble me surveiller. A sa place, moi aussi je serais inquiet. Je dois avoir l’air d’un dingue, dans mon accoutrement. D’un psychopathe échappé de l’asile. Je suis reconnaissant qu’il m’ait tout de suite cru et aidé, car quand j’y repense, j’avais l’air drôlement suspect, avec mes vêtements souillés de sang. Il aurait pu croire que c’était moi, l’auteur de ce crime. Réprimant un frisson, j’entre dans la salle de bain en refermant soigneusement la porte derrière moi et j’en profite pour respirer à nouveau, comme si je n’osais pas trop le faire devant Aindreas. Je pose la bière sur le rebord du lavabo pour me déshabiller. Je bats des cils, mes oreilles bourdonnent. Je cligne des yeux. Trou noir.

Je prends le contrôle. Moi, Nathanaël. L’homme de la situation. L’hôte est nerveux. Stressé. Et ça se comprend. Son angoisse nous habite tous, alors je décide de prendre les choses en main. Zadig a raison de se méfier. Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour comprendre que le bon samaritain qui nous a pris sous son aile n’est pas humain. Moycullen… La ville des loups. On est bien loin de Riverdall. On se réveille souvent à des endroits aléatoires lorsque la bête prend le contrôle, mais aujourd’hui, je n’ai pas su prendre la lumière avant notre hôte. Le pauvre Zadig s’est senti complètement perdu et j’avoue que moi-même, je me retrouve un peu désarçonné. La voix lointaine d’Angel me parvient mais je décide de l’ignorer. J’ai pour le moment d’autres priorités dont celle urgente de vite me nettoyer. J’ai envie d’arracher ma peau tant je me sens sale. Je roule mes guenilles en boule avant de les jeter dans un coin pour me précipiter sous la douche, frottant mon corps jusqu’à me griffer, serrant violemment les dents. J’ai horreur de ça. Sentir la crasse pénétrer tous les pores de ma peau et souiller ma chair. Je compte les décimales de pi pour m’obliger à calmer les battements de mon cœur tandis que je nettoie la saleté sous mes ongles. L’homme attendra. Angel attendra. Ce n’est qu’une fois en sortant de la douche, attrapant la serviette posée sous l’évier, que je retrouve enfin mon calme. Je respire plus calmement en me séchant les cheveux, observant le reflet flou que me renvoie le miroir couvert de buée. J’y reconnais mon visage mais j’y vois aussi le regard désapprobateur d’Angel. Elle s’inquiète pour l’hôte. Jusqu’ici, on a toujours réussi à le protéger mais peu à peu, il nous échappe. Elle craint pour sa santé mentale. Zadig est plus à l’abri dans l’ignorance, entre les murs de Riverdall.

« Laisse-moi m’en occuper. Je gère.
- On doit rentrer à Riverdall.
- Non. Il ne nous laissera pas partir. Il se méfie. On doit gagner sa confiance. Je trouverai l’occasion de filer. En attendant, je veux savoir ce qu’il a à nous dire.
- Mais Za-
- Ta gueule ! » Je hausse le ton avant de vivement pivoter le visage vers la porte. Mince. Il va nous entendre. « Laisse-moi gérer ça. » Je conclue sèchement à voix basse.

J’attrape les vêtements déposés là pour moi avant de les renifler avec méfiance. Même si ce n’est pas idéal, c’est toujours mieux que les loques que l’hôte avait ramassées dans la forêt. Je les enfile rapidement, reprend ma bière et avale une gorgée. Il est temps pour moi de prendre la place de Zadig. J’avoue que je suis curieux. Même si je fais partie du système, je n’en sais pas beaucoup plus que l’hôte et bizarrement, Aindreas a l’air bien éclairé sur la question… Il a des choses à révéler. Des choses que je veux savoir. Qui concernent la bête, je suis certain. Qui nous concernent. Qui concernent l’hôte. C’est toujours bon à prendre. C’est toujours mieux que je sois celui qui les apprenne. L’ignorance de Zadig est notre plus précieuse protection. S’il vacille, on vacille avec lui. Et je suis là pour ça, après tout. Pour éponger les dégâts. Pour le préserver. Pour sa tranquillité. Je quitte la salle de bain en continuant ma bière. Je vois bien mieux dans la lumière que retranché dans l’esprit de Zadig. J’en profite pour scanner à nouveau la maison en me rapprochant du canapé. J’aperçois un doudou posé sur un meuble. Il y a un gosse, ici ? Ce mec est papa ? Je retiens un rictus en essayant d’imaginer Aindreas avec un enfant dans les bras. Cet homme est brut de décoffrage, pas du genre à babiller et s’émerveiller devant un gamin… C’est bizarre de se dire qu’il a procréé. Et encore plus de se dire que c’est un lycan. Car si j’ai bien compris… C’en est un. Je ne sais pas. Je crois. En tout cas, l’instinct me le souffle, et même si je l’écoute rarement, il a souvent raison. Cet homme a quelque chose de… Sauvage. D’animal. Et ce n’est certainement pas un hasard si la bête nous a menés ici.

« Merci pour la douche. » Je souffle en terminant ma bière. J’observe la place à côté de lui et m’apprête à l’essuyer avant de me raviser. Je dois jouer le rôle de Zadig. S’il nous soupçonne, je risquerais de nous attirer des ennuis. Je m’assois prudemment. « Tu voulais me… Parler ? »

L’air innocent, je le regarde, tentant de reproduire la candeur craintive propre à Zadig. C’est à lui que je dois mon jeu d’acteur. Il a toujours bien su jouer la comédie. Faire semblant d’aller bien. Faire semblant d’aller mieux. Au fond, il ne s’en est jamais remis. De la mort de son frère. Le pauvre. Mais c’était pour notre bien à tous… Je nous ai sauvés. Je nous ai toujours sauvés la mise. J’ai toujours su comment agir en temps de crise. Et aujourd’hui encore, je suis prêt à sauver les meubles. Zadig est le seul pour qui je suis prêt à tout cela.

« C’est vraiment gentil de m’aider… C’est sympa, chez toi. Tu vis seul ? » Je demande, l’air de rien. « Oh, et pour les vêtements… Je… Je les nettoierai en rentrant chez moi et je te les rendrai. Je vais jeter les autres en partant. Je suis désolé, ils étaient… dans un sale état. J’ai fait attention à ne rien salir. » Mine de rien, je m’offre un prétexte pour partir d’ici. Histoire qu’il ne prenne pas ça pour une fuite. Il n’a pas l’air décidé à me laisser partir avant de me parler, mais après ? Il ne va quand même pas m’obliger à rester là, si ?



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J’avais mal, j’avais peur. Je ne savais plus où j’étais, ni même qui j’étais. Ma première mutation, je m’en souviendrais toujours, comment l’oublier ? Ca m’est impossible. Impensable. C’est comme une première fois, on ne l’oublie jamais. Ca fait partie de ces choses importes, d’une date que l’on finit même par fêter comme un anniversaire, vivant ça comme une renaissance. Mais l’accepter, ça demande du temps, et je ne le sais que trop bien. Tout ce que je suis devenu je le dois a Aodh, à la meute, parce que tout seul je pense que je ne m’en serais jamais vraiment sorti. Parce qu’on ne veut pas faire ce que l’on fait. Mais on n’en n’a pas vraiment conscience non plus. On oublie, on ne se souvient plus alors que l’on a se pressentiment que l’on a fait quelque chose de mal. De très mal. Le goût métallique du sang est bien particulier et nos nouveaux sens ne nous trompent jamais. On sait ce que c’est, mais on refuse toujours de se l’avouer les premières fois. Etre un loup peut être vécu comme une bénédiction, je le vis comme tel désormais, mais ça n’a pas toujours été le cas. Au début, c’était une malédiction. Alors je ne sais que trop bien ce que tu dois ressentir. On est tous passer par là. La seule question que je me pose c’est comment te le dire ? Comment te l’apprendre ? Je ne sais pas s’il y a une bonne ou une mauvaise façon de le faire. Mais c’est comme ça. Faut bien qu’on te l’apprenne. Histoire que tu puisses encaisser la nouvelle afin de pouvoir avancer. Et nous, on sera là pour t’aider.

J’ai relevé la tête quand tu es sorti de la douche. T’observant, essayant de percevoir comment tu te sentais, laissant mes sens aux aguets, restant prudent de toutes tes réactions. J’espérais juste que tu restes calme. Parce que crois-moi, si tu joues au con t’es mal barré et tu perdras à coup sûre. Tu ne feras pas le poids contre moi. Ca c’est une chose aussi que tu devras apprendre. La hiérarchie d’un clan. Les Alphas ont des privilèges, des petits pouvoirs en plus. Ce n’est pas pour rien qu’on le devient de génération en génération. Tu semblais plus à l’aise, un peu moins… paniqué. Calmé. La douche très certainement. Je t’ai simplement fait une place sur le canapé, te laissant prendre tes aises alors que tu posais déjà les premières questions. Si je vivais seul. C’est sans doute que la présence de jouets d’enfants titillait ta curiosité. Ce qui était normal parce que j’avais l’air de tout sauf d’un père. Crois-moi, j’avais l’habitude. Même moi je n’aurais jamais pensé finir par enfanter un jour. Ca avait une sorte de renouveaux ça aussi pour moi, qui n’avait pratiquement connu que la violence, la guerre, le combat. Autant celui que je menais à River Crow, que celui que je menais aujourd’hui pour protéger mon peuple. J’ai vidé une gorgée de bière, et c’est là que tu as parlé de rentrer chez toi, me laissant comprendre que maintenant c’était à moi de jouer et d’essayer de trouver les mots justes pour ne pas t’effrayer. Comment te dire ce genre de chose ? Franchement ? Je crois qu’il n’y avait pas une meilleure façon qu’un autre. Fallait que ça sorte c’est tout.

« Non je ne vis pas seul. J’habite avec ma fille de presque 2 ans et sa tante. Longue histoire. Quant au reste…. »

J’ai relevé les yeux vers toi. Marquant une pause. Essayant de me souvenirs des mots qu’Aodh avait employé pour moi. Cette fois où il m’avait trouvé, complétement paniqué. Pour la première fois de ma vie j’avais ressenti ce sentiment de peur. Un sentiment qui m’avait durant des années était complétement abstrait. « C’est dans ton ADN » qu’il m’avait dit. Dans mon sang. Ca avait toujours été là, en moi, et bien que la façon dont on se devait de le déclencher pouvait être cruelle, il avait été ravi de me savoir enfin là, avec eux, de leur côté, et non plus de l’autre côté de la muraille. Ce jour-là j’ai compris que j’ignorais vraiment tout du monde extérieur, que j’ignorais la vie hors de River Crow. Qu’il y avait d’autres créatures que les vampires, et que j’en étais moi-même eu. Je l’avais mal pris. J’avais même voulu mourir je crois. Mais on m’a parlé de mon passé, on m’a raconté mon histoire, et j’ai compris que ce n’était pas moi le monstre. Que pire, on avait des victimes. Le sentiment que j’ai ressenti ce jour-là m’a poussé à prendre conscience du reste. Ca m’a aidé à non seulement avancer, mais aussi a accepter ma vraie nature. Maintenant ? Maintenant je suis fier de ce que je suis. Je suis fier de ce pouvoir qui coule en mes veines, et je ne regrette pour rien au monde de l’avoir découvert. Je me sens enfin entier, enfin chez moi. Et Scott a beau m’en vouloir pour les avoir laisser tomber, il ne peut pas comprendre ce que je ressens. Tout simplement. Et ça, c’était ça qu’il fallait que je t’explique. Alors j’ai inspiré, simplement, pour laisser enfin les mots sortir de ma bouche. Comme ça venait. Tout simplement.

« Ecoutes Zadig, je ne vais pas pouvoir te laisser rentrer chez toi. C’est impossible. Pour plusieurs raisons en réalité. Le pays est divisé en plusieurs partie comme tu le sais. Le territoire des vampires, celui des sorciers, des hommes, des créatures d’Eve, ainsi que celui des loups. Et je viens de t’emmener sur celui-là. Moycullen en est en quelques sorte la capitale et moi, je suis leur Alpha. Ecoutes, je ne sais pas comment te dire ça, alors désolé si c’est brut à entendre mais tu es l’un des notre. Ce sang que tu avais, c’est toi qui a fait ça. C’était la pleine lune et à la façon de voir combien t’es confus je pense que c’était ta première mutation. Mais sache que ce n’est pas ta faute ok ? Personne ne peut contrôler ses pulsions à sa première pleine lune, c’est impossible. »

J’ignorais si je venais de lâcher une bombe, mais tout ce que je te demandais c’était de rester calme. Aussi calme que tu pouvais l’être. Je sais que la nouvelle pouvait mal passer pour certain, alors je restais sur mes gardes, observant tes réactions, m’attendant peut-être à ce que tu pète les plombs, prêt à te retenir s’il le fallait. Alors j’ai simplement posé une main amicale sur ton genou, exerçant comme je pouvais ce poids sur toi, pour te réconforter, mais aussi, pour te faire comprendre qu’il valait mieux que tu ne fasses rien de déraisonnable. Je sais que ce n’était pas facile à entendre, mais ce qui avait été fait, était fait, et on ne pouvait revenir en arrière. Maintenant tu devais vivre avec, apprendre à le surmonter et à te contrôler.

« Je ne peux pas te laisser entrer, c’est trop dangereux pour l’instant, tu comprends ? Mais on va t’aider à surmonter ça d’accord ? Tu n’es pas seul Zadig. Plus jamais tu ne seras seul en fait. »

Fallait bien que je trouve un avantage à toute cette merde, insistant sur ce fait, celui que plus jamais tu ne ressentiras la solitude. Certains loups aimaient vivre loin des autres, il y en avait, mais ils finissaient tous par revenir. Parce que nous étions comme ça, fait pour vivre en meutes. C’est ce qui nous rendait si forts. On se retenait à ça. Et crois-moi, c’était bien plus suffisant que tout le reste. On était plus qu’un clan, on était une famille, chacun prêt à mourir pour sauver les autres. Des instincts que tu découvriras petit à petit et qui au final t’aideront à accepter qui tu es, mais aussi ce que tu es.





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Je ne sais pas. Je ne sais pas à quoi je pensais, quand la bête est apparue. Je ne sais pas ce qu’elle était. Ce qu’elle représentait. Tout était un peu flou, pour nous. Dans le monde intérieur, elle reste dans l’ombre. Personne ne la connaît vraiment. Encore moins l’hôte. Surtout pas l’hôte. Naturellement, Angel et moi nous sommes mis d’accord pour le protéger de ça, pour repousser tant bien que mal la sauvagerie de la bête, mais ni elle ni moi ne pouvons la contenir lorsqu’elle décide de sortir. Pourtant, on a réussi. Réussi à protéger Zadig, qui se doute de l’existence d’une part sombre en lui sans jamais vraiment savoir ce que c’est. Mais le couperet tombe et As m’annonce la vérité, et étrangement, sans que je ne sache vraiment pourquoi, je reste surpris. L’évidence nous pendait au nez, pourtant. J’aurais dû me douter de quelque chose lorsque j’ai découvert les pouvoirs de la bête, exploitant cette nouvelle endurance, cette force et ce goût inné pour le sang. Je ne sais pas. Je me rêvais en immortel, en créature de la nuit aux pouvoirs immenses. Je fantasmais cette existence haletante qui me tendait les bras, rêve secret qui me hantait l’esprit. Absences répétées les nuits de pleine lune. Réveil confus dans des endroits reculés. Animal sauvage au fond de notre être. Les preuves sont là, pourtant, et je me sens embarrassé de m’être à ce point entêté dans le déni. Un lycan. Voilà ce que Zadig est réellement. Ce que nous sommes. J’entends Angel s’agiter, paniquer alors que les paroles d’Aindreas s’ancrent en moi. Le territoire des loups. La division des terres. Pas de retour chez les humains. Je repousse sèchement cette main qui se veut consolante sur ma cuisse. J’ai merdé. Complètement. Je n’ai pas repris le contrôle à temps et j’ai laissé Zadig nous emporter vers notre perte. Si j’étais entré dans la lumière avant lui, je n’aurais pas couru vers la ville en panique. Je n’aurais pas croisé Aindreas. Je n’aurais pas perdu notre liberté.

Je me sens pâlir en réalisant qu’il sera difficile de préserver l’hôte de la vérité s’il se retrouve obligé à vivre dans un village de loups-garou. Que se passera-t-il alors ? S’il sombre, il nous emportera avec lui. Je secoue doucement la tête en réfléchissant à toute vitesse, sentant Angel tenter de prendre le contrôle pour fuir à toutes jambes. Je serre les poings en la repoussant dans les méandres du monde intérieur, essayant de garder mon calme. J’ai la situation bien en main. Je suis le plus qualifié ici pour nous sortir de cette merde. Angel va paniquer inutilement, Zadig ne va rien comprendre, et la bête… La bête, et bien… J’en fais mon affaire. Les loups gardent une conscience humaine lorsqu’ils se transforment, non ? Ça veut dire qu’on peut la contrôler. Je peux apprendre à la dompter, ça me servira. Si j’arrive actuellement à puiser un peu dans sa force, je sais bien que ce n’est que la partie visible de l’iceberg, et qu’une puissance conséquente se promet à moi dans la perspective d’apprivoiser l’animal. Ou mieux encore. De l’intégrer. D’effacer ce morceau d’esprit pour devenir moi-même la bête. Le loup. Aindreas m’interrompt dans le fil de mes pensées avec des paroles rassurantes qui me donnent la nausée. Je n’ai pas besoin de sa compassion à deux balles, et encore moins de sa fichue meute. Je n’ai besoin de personne. Nous n’avons besoin de personne. Oubliant un peu le rôle que je suis censé jouer, je lui adresse un rictus carnassier.

« Je n’ai jamais été seul. » Je rétorque avec suffisance. C’est la vérité. Une vérité que personne d’autre que nous ne connaît. « On m’attend, dehors, en plus. » J’ajoute pour le faire culpabiliser.

Je me redresse. J’ai besoin de bouger pour ne pas imploser sur place. Je fais quelques pas devant lui en me mordillant la lèvre. Zadig va péter les plombs. Qu’est-ce que je ferai si je dois ramasser son esprit à la petite cuillère ? Aindreas ne me facilite pas la tâche. Il a l’air décidé à ne pas me laisser partir et il n’est certainement pas né de la dernière pluie. Tant qu’il m’aura sous la main, il ne me laissera pas filer, je dois attendre qu’il relâche son attention pour faire le mur. Inutile d’avoir un doctorat pour deviner qu’il a largement le dessus sur moi. Même si j’arrive à le surprendre là, maintenant, il me rattrapera sans peine. Bon sang. Je retiens un juron, me blâmant de n’avoir pas réagi plus tôt. Je n’ai plus qu’à faire semblant, maintenant… Je pince les lèvres. Vaudrait mieux qu’il n’en apprenne pas trop sur moi. La bête est là depuis bien plus longtemps que la nuit dernière, s’il savait… Mais j’ignorais encore ce qu’elle était et qu’on pouvait la dompter. Tant qu’à rester coincé ici, autant me renseigner. Si je peux apprendre à maîtriser le loup, je prendrai l’avantage sur Zadig et Angel. Une force certaine. Des capacités largement inhumaines. Je ne peux décemment pas cracher dessus. Les jeux de pouvoir ponctuent la vie de cette île, les forts survivent et les plus faibles succombent. C’est triste, mais c’est la vie. Jusqu’ici, on s’est bien débrouillés, mais on pourrait mieux faire. Nous allons mieux faire. Et ça, c’est Aindreas qui nous y aidera.

« Alors… » Je commence prudemment en me tournant vers lui, m’adossant à la commode. Je me frotte la nuque en empruntant de nouveau les moues innocentes de Zadig. « On peut le contrôler… Ce loup ? » Chaque chose en son temps. Je me chargerai du retour de l’hôte à Riverdall plus tard. Rien ne presse, tant qu’il est confiné dans le monde intérieur. « Comment on fait ? Ça prend du temps ? »

Le temps. C’est ce qu’il me manque. Zadig reviendra dans la lumière un moment ou l’autre, et s’il est toujours à Moycullen à ce moment-là… j’aviserai. Il le faut. Sa confusion réveillera les soupçons, à moins que je ne puisse mettre cet étrange trou de mémoire sur le dos de l’état de choc ou je ne sais quoi. As n’a pas conscience que ses explications ne s’adressent pas au gosse perdu qui est venu vers lui en courant. Franchement, ça me fait presque de la peine, je vois bien qu’il fait des efforts, qu’il tente d’y mettre les formes et de faire preuve de tact. Si Zadig avait été à ma place, ça l’aurait sûrement consolé de voir l’alpha se montrer aussi doux, mais ses attentions me laissent indifférent. Honnêtement, je m’en fiche. Évidemment, je suis un peu choqué, mais je n’ai pas besoin qu’on me materne pour faire passer la pilule.

« Qu’est-ce qu’il va se passer pour moi, là ? Qu’est-ce que je vais devenir ? »

Je prends une voix un peu éplorée pour ajouter un effet dramatique, mais je suis en effet bien curieux de savoir ce qu’il adviendra de nous. On a besoin d’un toit. Et notre maison, à Riverdall ? Nos affaires ? Notre petite vie tranquille ? On était bien, là-bas, sans la surveillance de personne. L’esprit de famille lupin, très peu pour moi.



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On t’attendait. C’est ce qu’ils disaient tous. C’est le discourt de pratiquement tout le monde. Trouvant un prétexte pour ne pas rester, pour retrouver son ancienne vie. Mais c’était plus complexe que ça. C’était non seulement pour la protection des autres, la tienne aussi, mais surtout parce que la coalition avait été signé. Les camps ont été départagé. Et en tant que loup, ta place n’était plus là-bas. Si tu en venais à recommencer à tuer c’est sur nous que ça tomberait, et en tant que chef de meute c’était de ma responsabilité de veiller sur toi. Tes erreurs seraient mes erreurs, et ça, il en était hors de question. C’était un risque que je ne pouvais pas prendre, et j’espérais que tu comprendrais. J’espérais que tu te ressaisisses, que tu réalises que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire, pour tout le monde. Certains le prenaient bien, d’autre mal, mais dans tous les cas tu resterais, alors autant que ça se fasse dans de bonne condition tu ne crois pas ? tu ne faisais pas le poids contre moi, c’était une évidence, alors il ne valait mieux pas que tu tentes le diable. Peut-être qu’on t’attendait, peut-être que tu disais vrai, mais dans ce cas je t’accompagnerais récupérer tes affaires et dire au revoir. C’était comme ça. Prends le plus comme une bénédiction qu’une malédiction. Acceptes qui tu es, et crois-moi, tu finiras bien vite par ne plus t’en passer. Instinctivement j’avais délaissé les miens après ma mutation, et bien qu’ils ne comprennent pas, bien qu’ils continuent tous de m’en vouloir à mort, je ne regrettais rien. Ta place est ici maintenant, avec et parmi les tiens. C’était comme ça.

Machinalement je t’ai tendu une bière, plus pour la convivialité qu’autre chose, me laissant tomber dans mon canapé en décapsulant la mienne d’un tour de main, lançant la capsule dans le cendrier. Si on pouvait contrôler le loup ? Ce n’était pas le loup qu’il fallait contrôler, c’était soi-même, parce que tu étais le loup. Commence par réagir comme ça et crois-moi que tu feras déjà un grand pas en avant. J’ai profité de l’absence d’Aby pour m’allumer une clope, vidant une gorgée. Si ça prend du temps ? Ca aussi ça dépendait de toi, de comment tu allais assimiler la nouvelle, de comment tu allais réagir, non pas là, sur l’instant, mais après. Tu sais, il y avait un vieux proverbe Cherokee qui disait qu’on avait tous deux loups entre nous. Un bon et un mauvais. Celui qui restera éveillé sera celui que tu nourriras. Et ça, c’est à toi seul de le décider. Pas à moi, pas à nous, à toi. Mais pour le moment on allait t’aider, on fera de notre mieux pour que tu puisses avancer dans de bonnes conditions. C’était important ça aussi. Que tu te sentes chez toi et en sécurité. Déclencher le gène ce n’était pas uniquement changer. C’était évoluer, renaitre, on devait tout réapprendre. On perdait tous nos repères pour s’en créer d’autres. Nos sens étaient exacerbés, tout devient plus amplifié, notre puissance, notre souplesse, notre force. Bientôt tu t’amuseras comme nous à sauter sur les toits des voitures dans une souplesse que tu ne soupçonnerais jamais avoir. Tu verras, tu finiras par t’y habituer.

« Ca prendra le temps qu’il faudra. Quelques mois, quelques années. Ca dépend de toi tout ça. Mais ce n’est pas ce loup que tu dois contrôler, c’est toi. Parce que tu es le loup. Ca fait partie de toi. Comme ça. »

Je t’ai regardé, mes yeux ont alors pris une couleur jaune profond, tendant la main, la transformant devant tes yeux, laissant découvrir une patte noire. Tu vois, vu comme ça, ça semblait si facile. Mais tu n’aurais peut-être jamais ce pouvoir. Certains loups arrivent à muter de façon partiel hors pleine lune. C’était un mode d’auto défense. On pouvait contrôler ça, mais par contre, la mutation complète était inévitable lors des pleines lunes. On ne pouvait rien faire contre ça. Mais contrôler une partie de toi-même t’aiderait à contrôler le reste. Ca allait de pair tu sais. Mais ça ne viendrait pas comme ça. Il faudra te montrer patient, à l’écoute aussi. Quant à ce que tu allais devenir, ça aussi, c’était à toi de voir. Mais vois plutôt ça comme un don. Ne prends pas cet air dramatique, tout ira bien. Regardes le monde dans lequel tu vis, sérieux, c’était un plus. Un avantage. Un luxe même. J’ai conscience que parfois c’est douloureux, que les premières mutations sont douloureuses, que c’est clairement pas une partie de plaisir, mais acceptes-le. Et tu verras que si tu l’acceptes, tout deviendra comme une évidence. C’est dans ta nature, c’est ancré en toi, dans ton ADN. Laisses ta forme animale s’exprimer, tout simplement. Ca paraissait si simple sur le papier, j’en avais conscience, mais tu finiras bien par t’y faire. Franchement t’aurais pu finir bien pire. Vampire ? Léviathan ? Ou même mort ? Nous au moins on n’avait pas besoin de détruire pour survivre. Tout dépendait de toi maintenant. C’était aussi simple que ça.

« Je te l’ai dit, tu vas simplement rester ici avec nous et on va t’apprendre à te contrôler, à accepter ta nature aussi. Tu ne peux pas rentrer chez toi pour la simple est bonne raison que tu n’es pas sans savoir que l’on a des accords à respecter. Maintenant t’es sous ma responsabilité. Si tu rentres à Riverdall et tu encore à la prochaine pleine lune c’est sur ma gueule que ça va tomber. Et ça, je ne peux pas prendre le risque tu comprends ? Je sais que ça peut faire bader, mais très franchement, vois ça plutôt comme une chance non ? »

Une chance ou bien j’en sais rien moi, une bénédiction ? Tu venais de tuer un homme et pour avoir déclencher le gène tu en avais forcement tué un autre au moins une fois dans ta vie. J’ignorais combien de type t’as pu buter, sans doute peut-être plus que tu ne le penses, mais je m’en foutais de ça. C’était terminé. Maintenant tu étais ici, avec nous, et tu verras, tu finiras par l’accepté. J’ai posé ma bière sur la table, me relevant avant de revenir vers toi, ouvrant la porte pour t’entrainer avec moi dehors. J’allais te montrer tes nouveaux appartements. Tu pouvais découvrir notre monde à nous. Des enfants jouaient dehors, essayant d’imiter leur parent, d’autres rêvant sur le jour où ils deviendraient enfin comme nous. Ils étaient enfermés, mais libres. Comme nous tous. Certains soignaient encore leur blessure de la veille, alors que d’autres les rassuraient sur d’autres choses. On était une véritable famille. Une fratrie, une meute. Peut-être que ça ne voulait rien dire pour toi mais tu finiras par comprendre. Je t’ai entrainé à ma suite, poussant la porte d’un cabanon juste en face du mien. Je t’avais trouvé, c’était donc à moi de te former. J’avais été ton premier contact, et c’était comme ça. On avait pris cette habitude de garder sous notre tutelle ceux que l’on trouvait. Crois-moi, c’était plutôt une chance. T’aurais pu tomber sur Aodh, il avait encore moins de tact que moi c’est peu dire. Je t’ai laissé entrer dans la pièce principale. Ce n’était pas grand, mais au moins ça t’offrait un toit, un lit, de quoi vivre convenablement.

« Chaque cabanon est alimenté par des générateurs histoire que l’on ne manque de rien. Ca nous permets au moins d’avoir un frigos et de la bière fraiche. Cet après-midi on ira récupérer tes affaires à Riverdall. Après chaque pleine lune on a l’habitude de déjeuner ensemble histoire que les nouveaux arrivés puissent se présenter. Tu verras c’est plutôt convivial comme moment. On mange bien, on boit, les Alphas et leur Beta font un peu le show mais c’est surtout une façon de montrer que l’on vit très bien en étant ce que l’on est. Je te présenterais le reste de la meute. T’as pas à flipper, tout se passera bien d’accord ? Ca va aller ? »

Je t’ai regardé, te questionnant. J’avoue que je n’arrivais pas à te cerner. Mais je mettais tout simplement ça sur le compte de la mutation récente. J’essayais de te mettre à l’aise, comme je pouvais, mais je comprenais que tu puisses avoir des questions. C’était normal tu sais. Tout ce que je désirais c’était que tu te sentes bien, chez toi, et en sécurité. C’était le plus important tu peux me croire.





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Feat As la menace

Bien sûr que non. Je ne suis pas le loup. Tout est divisé, bien séparé, des frontières invisibles seulement visibles aux yeux des alters. Zadig lui-même n’en est pas conscient. Nous trouvons notre unité dans la multiplicité, aussi étrange que cela puisse paraître. Et la bête, elle aussi, a droit à son petit coin de pâturage dans le crâne de l’hôte. Elle n’est pas vraiment moi. Je ne suis pas vraiment elle. Je suis plus que sérieux quand je parle de dompter le loup, car lui et moi sommes bel et bien deux personnes distinctes. Mais ça, Aindreas ne peut le comprendre et il continue de me servir son petit discours type qui me rend malade. Il croit bien faire mais il n’a pas idée des dégâts qu’il s’apprête à causer, car Zadig est déjà instable, au bord du précipice. Enlevez-lui ses repères et il chutera. C’est certain. Je pince les lèvres en m’efforçant de rester silencieux, avec l’envie sourde de cracher à Aindreas ses quatre vérités. J’en ai assez de rencontrer des gens qui se persuadent indispensables, qui se convainquent que j’ai besoin d’aide. Je n’ai besoin de personne. Nous n’avons besoin de personne. Et je compte bien faire en sorte que les choses restent ainsi. La dépendance de l’hôte à notre petit système est ma seule chance de survie. Je suis né parce qu’il avait besoin de moi, besoin d’une figure forte, puissante et indomptable. S’il la trouve ailleurs, qu’adviendra-t-il de nous ? Allons-nous fondre dans sa psyché pour ne faire qu’un avec lui, comme nous aurions dû le faire dès sa naissance ? Jamais. Je veux exister. Si le système doit disparaître, c’est en moi qu’il s’intégrera. Les poings serrés, je sursaute en voyant le lycan se transformer partiellement, sa main se couvrant de poils pour se transformer en une grosse patte canine. Bon dieu. C’est la première fois que j’assiste à un spectacle pareil et je dois dire que je ne m’y attendais pas.

« Alors c’est ce qu’il nous arrive à la pleine lune ? » Je ne peux m’empêcher de demander, sous le choc.

Sans m’en rendre compte, j’ai employé le ‘nous’, mais il pourrait tout aussi bien passer pour un ‘nous’ général désignant tous les lycans… Quoi qu’il en soit, j’ai du mal à m’imaginer notre corps se transformant de la sorte. Je ne vois jamais clair à travers les yeux de Zadig, lorsque je ne suis pas dans la lumière, confiné dans le monde intérieur. J’y vois encore moins quand la bête prend le dessus, comme si elle étouffait tout, lâchant un voile sur l’esprit brisé de Zadig pour se laisser aller à la sauvagerie. Je nous imagine hurlant à la lune et chassant tel un prédateur, déchirant des carcasses sanglantes à la seule force de nos crocs. Bizarrement, l’image me cause un frisson d’excitation plutôt que d’horreur. La puissance à l’état pur. L’animalité brutale et sourde, incontrôlable… Si seulement je pouvais apprendre à la maîtriser. Cette force que je m’octroierais ferait de moi un humain bien au-dessus des autres. À cette pensée, je réalise qu’en réalité, je ne le suis pas vraiment… Humain. Drôle de constat que celui-ci, après tant d’années de vie. Il me faudra encore du temps pour m’y faire, mais visiblement, vu que je viens de gagner un séjour forcé à Woodstock version loup-garou, je crois que n’aurais pas d’autre choix… Plus que ma véritable nature, il ne sera pas aisé de m’adapter à la vie ici. Les lycans semblent très sociaux, unis et familiers entre eux. Tout ce que je déteste. Ce côté famille chaleureuse me donne la nausée, quand je sais que ces visages cachent des monstres, des animaux sanguinaires et féroces qu’on préfère croiser de loin. Même Aindreas me fait bien rire sous ses abords de papa poule… Je voudrais bien le voir parvenir à garder son humanité si jamais j’égorgeais sa môme sous ses yeux. Rien de plus horripilant qu’une bête prétendant être un homme.

« Quelle chance, oui. » Je grince avec ironie, incapable de garder pour moi cette réflexion spontanée.

Je suis sur les nerfs. De plus en plus à mesure que les minutes s’écoulent. Je dois garder le cap, pourtant, Angel compte sur moi. Je finis ma seconde bière en quelques gorgées à peine, la tête bouillonnant de pensées. Je dois trouver de nouveaux repères pour Zadig. Le choc va être rude, même si je lui ai épargné la nouvelle la plus assommante : notre vraie nature. Peut-être finira-t-il par le découvrir un jour, mais tant que nous pouvons l’en préserver, je le ferai. Un trop gros choc risquerait de scinder à nouveau son esprit. Je suis donc l’alpha, le visage sombre et aussi fermé qu’une porte de prison. L’ambiance chaleureuse qui règne en ces lieux pourrait plaire à Zadig, j’en suis certain. Elle apaise également Angel qui paniquait tout à l’heure. Comparé à Riverdall, ce n’est pas si terrible, mais en même temps, dur de faire la fine bouche dans un monde pareil. J’ai dû prendre sur moi pour limiter au maximum mon obsession des microbes depuis que l’apocalypse s’est abattue sur l’Irlande, mais fin du monde ou non, cela reste toujours insupportable pour moi de me sentir sale vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mon visage se décompose légèrement lorsque Aindreas me mène à un cabanon tout près du sien en devinant déjà ce qu’il va m’annoncer. Cet endroit, c’est mon nouveau chez-moi. Parfaitement situé pour faire le mur, visiblement… Ce type a décidément une longueur d’avance, à croire que c’est courant pour lui, d’accueillir des gens dont le seul souhait est de fuir d’ici. On dirait qu’il a pensé à tout, et je mettais ma main au feu qu’en plus de ça, il doit avoir le sommeil léger comme une plume. C’est un alpha, après tout, les loups comme lui naissent pour veiller sur la meute… Cela semble logique qu’il soit taillé pour être un vrai chien de garde.

« Comment ça pourrait aller… » Je souffle plus pour moi que pour lui, le regard perdu dans le vide. Je secoue doucement la tête en passant la main dans mes cheveux. « Ma vie vient de prendre un tournant inattendu. Comme si ce n’était pas déjà assez compliqué comme ça… » Est-ce que je réussirais à garder mes distances avec les autres, ici ? Les loups sont beaucoup plus grégaires que les humains. « Je ne suis pas… Enfin… Pas très sociable. » Pour ne pas dire misanthrope. Je ne suis sociable que lorsque je décide de l’être. Lorsque ça me profite ou quand j’ai besoin de manipuler les gens. La vie en groupe avec une meute de loups me donne la nausée. J’ai sérieusement envie d’arracher la chair du visage d’Aindreas pour effacer son sourire d’abruti. Pour qui se prend-il ? Un alpha attentif et à l’écoute ? Un homme bon et généreux ? Il va me ruiner Zadig. L’hôte ne va pas supporter ça. Je le sens. Je le sais. Et ça ne me plaît pas du tout, lorsque l’on fait du mal à l’hôte, même involontairement. Passé le choc de tout ce que je viens d’apprendre, c’est la rage qui vient me cueillir, envahissant tout mon être comme une violente vague qui s’abat sur le flanc d’une falaise. Je me tourne vers le lycan en lui offrant pourtant mon regard le plus innocent, feignant une certaine mélancolie. « J’aimerais être un peu seul… Si ça ne dérange pas. »

J'ai besoin de réfléchir. De penser. Planifier. Si Aindras pense que Zadig va se mêler à cette joyeuse colonie, il se fout le doigt dans l'oeil. Nous ne sommes pas de sa meute et ne le serons jamais.


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Ta rage, ta haine, ta colère, je pouvais la sentir. Elle bouillonnait en toi tout comme elle bouillonnait en moi. Ne cherches pas à comprendre, à l’évidence, mes explications, tu ne les voulais pas. Je sentais bien que tu étais à deux doigts d’exploser. Que ton comportement reflétait à des kilomètres à la ronde l’instabilité. Qui tu étais, je n’en savais rien, et je m’en foutais tant que tu respectais les règles. Mes règles. Parce qu’ici c’était chez moi, et ici, c’était moi qui faisait la loi. Protéger mon peuple était la seule chose à laquelle j’aspirais. Protéger les miens, des autres, et parfois, parfois des nôtres. Nous n’avions pas tous les mêmes envies, les mêmes caractères. Mais au moins, on se respectait entre nous. Que ça te plaise ou non c’était comme ça, et il était hors de question que je te relâche dans la nature, que je te laisse aller côtoyer les humains de Riverdall pour tous les bouffer une fois par mois. Désolé mon pote, mais tu étais entré dans la catégorie des menaces. Et les menaces, on se devait de les respecter. J’ai croisé les bras sur ma poitrine, m’adossant au mur. Sans dec, on t’offrait un toit, de quoi bouffer, de l’eau chaude et tu retrouvais à redire ? T’es sérieux ? J’ai roulé mes yeux dans leur orbite, malgré moi. Je n’étais pas réputé pour être le mec le plus patient du monde, je le reconnaissais. Cela dit, ici, on me respectait, parce que j’étais fidèle. Parce que je faisais ce qui devait être fait. Parce que j’étais leur leader, à tous ces gens dehors, et que tous comptaient sur moi. Ce rôle je ne l’avais pas choisi, c’était en moi, tout simplement. Dans mon sang, dans mes racines. Et toi. Toi t’avais des idées en tête je le voyais. J’ai bu une gorgée de bière, t’écoutant ronchonner sur ton sort.

« Ecoute mon gars je sais que ce n’est pas le genre de nouvelles qui fait plaisir. Souvent on prend ça comme un fardeau. Les premières mutations sont douloureuses. Toujours. Et on ne peut rien faire contre ça. Dans trente jours tu sentiras l’intégralité de ton squelette se briser, chaque os se casser, ça sera long. Vraiment. Et crois-moi tu souhaiteras crever plutôt que de continuer. Mais quand ça arrivera on sera là. Et là seulement tu comprendras que tu as besoin de nous. Que tu le veuille ou non tu es des nôtres. Quand tu contrôleras tout ça, si tu ne veux pas rester c’est ton choix. Certains loups préfèrent la vie en solitaire. Mais pour l’heure, je ne vais pas te laisser aller bouffer les humains de Riverdall. Parce que c’est ce qui se passera si tu te tires. Je m’en fous que tu ne sois pas sociale. Je m’en fous que ça te plaise ou pas. On a des gosses ici, Riverdall ont des gosses. Et rien que pour ça je ne peux pas te laisser partir. »

J’étais dure, j’étais sans doute violent dans mes propos je le reconnaissais. Mais j’étais surtout sincère. Et il fallait que tu comprennes comment les choses allaient se passer maintenant. Déposant la bière sur la table, je t’ai regardé, scrutant tes réactions, tes moindres faits et gestes. Tu semblais cacher quelque chose, quoi, je ne savais pas, mais je pouvais le sentir d’ici. Si tu m’inspirais la confiance ? Bien au contraire. Et crois-moi j’avais plutôt un très bon instinct quand il s’agissait de cerner la nature profonde des gens. Cela dit, si toi tu n’avais pas envie de me respecter, moi par respect, je me devais de te dire la vérité. Et cette vérité je venais de te la sortir. Brusquement, sans prendre de gants. Tu avais demandé un peu plus tôt, alors je te la donnais. Voilà ce qui nous arrivait les soirs de pleine lune. Voilà ce qui t’attendait réellement dans trente jours. Et crois-moi, tu les compteras les jours. Et à la veille, tu flipperas, t’auras les miquettes. Comme un condamné à mort. T’appréhenderas. Tu essayeras tant bien que mal de reculer cette échéance que tu ne pourras éviter. Et plus tu te débâteras, plus tu refuseras d’aller dans le sens de ta nature, plus tu souffriras. C’est comme ça. Et à ce moment-là tu seras bien content d’avoir quelqu’un à côté de toi. Quelqu’un qui comprend, quelqu’un qui connait et surtout quelqu’un qui saura quoi te dire et quoi faire. Et ensuite ? Ensuite tu découvriras par toi-même que ta condition est tout sauf affreuse. Tu ressentiras la liberté. Dans toute sa splendeur. Tu te sentiras fort, invincible. Et c’est là que les choses se corseront et que ça deviendra dangereux.

Parce que c’est là où tu ne contrôleras plus rien. Ou le loup prendra le dessus sur tout le reste, ou tes instincts animales ressortiront. Et ce sont ceux-là qu’il faut apprendre à contrôler. Tu voudras tuer, tu voudras chasser et tu le feras si tu restes seul. Et ça je ne peux pas prendre le risque. Alors au lieu de te lamenter, au lieu de passer pour un type peu reconnaissant, au lieu de voir ce que l’on t’offre comme une punition, vois plutôt le bon côté des choses. De toute manière tu n’as plus le choix et je ne reviendrais pas sur ma décision. Même si je n’étais pas un très grand fan de cette coalition, même si certains points me semblaient bancales, je savais qu’on avait besoin de cette alliance pour tenter quelque chose, et je ne prendrais pas le risque de tout foutre en l’air parce que t’en as décidé autrement. De toute manière, tu n’étais pas lucide, tu ne te rendais pas compte de la réalité, de toute évidence, tu étais complétement dans le déni, espérant retourner à ta petite vie tranquille. Mais pour déclencher le gène fallait tuer quelqu’un. Ca veut dire que ta victime de ce soir n’était pas la première. Connaitre les circonstances ne me regardait pas, je m’en foutais, de toute manière on était tous passé par là. Moi ce qui m’intéressait surtout c’était l’après et ce qui allait en ressortir. Comme disait ce bon vieux proverbe cherokee, deux loups dorment en nous. L’un est mauvais, l’autre bon. Celui qui domine sera toujours celui que tu nourris. Ca ne tient qu’à toi de faire les choses bien Zadig. Ca ne tiens qu’à toi de profiter de ce que l’on te donne pour t’en servir et faire ressortir le bon côté des choses.

« OK je te laisse. Mais te prends pas le bourrichon. C’était compliqué avant parce que t’étais dans l’ignorance. J’ai passé ma vie à penser que j’étais quelqu’un jusqu’à découvrir il y a trois ans qu’en réalité j’en étais un autre. Toute ma vie j’ai senti un manque sans savoir d’où ça venait. J’ai dû attendre d’avoir 35 ans pour le découvrir. Je sais ce que ça fait. Mais une fois que tu comprends tout devient plus clair. On ne te veut pas de mal. Alors je reconnais que c’est pas le grand luxe ici, mais on apprend à vivre de rien et on s’en contente. Au moins on a un toit. C’est plus vraiment le cas de tout le monde dans ce pays. Et on n’est plus vraiment en démocratie. Mais tu t’y feras. »

Tu t’y feras, comme tout le monde, parce que tu n’as plus vraiment le choix. Je t’ai tapoté l’épaule, machinalement, plus pour te montrer ma sympathie qu’autre chose avant de sortir, te laissant seul pour cogiter. Pour réfléchir. Ou faire je ne sais quoi. Attrapant le premier gars que je croisais.

« Je veux un gars posté devant sa barack H24. Soyez discret, mais faut le surveiller. J’ai pas confiance. »
« Tu le sens pas ? »
« J’crois surtout que c’est un déglingué du caisson mais je sais pas pourquoi. Y’a un truc pas net chez s’type et j’peux pas le laisser dehors. On va le surveiller de près et on verra. »
« M’okay. On s’en charge avec Nath. »
« Ca roule, tenez-moi au courant si jamais un truc vous semble suspect. »

Charlie a approuvé, comme toujours, avant de prendre congé. Quelque chose ne tournait pas rond chez ce type. Je ne savais pas quoi, mais en tout cas, tout ce que je savais, c’est que je n’avais pas confiance. Ce que j’ignorais, c’est que venais de faire entrer un véritable loup dans la meute. Un loup, sans doute bien plus enragé qu’il n’y paraissait.



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